20/05/2007

Les boîtes

Depuis samedi, la pêche de l'ombre est ouverte, avec la possibilité d'utiliser les larves comme amorce, quelles soient naturelles ou artificielles.
Ceci me renvoie à ce samedi 19 mai 1951, jour tant attendu où mon père me permet de l'accompagner à la pêche. Arrivés au Gros Chêne, nous ne nous dirigeons pas vers les roseaux. Pourtant, je suis fièrement mon père. Nous allons vers l'aval, pénétrons la partie boisée, une vraie jungle. Il faut enjamber, se glisser sous ou se faufiler entre les troncs et les branches. Le sol est doux. On s'enfonce rapidement en de nombreux endroits. Je dois assurer chacun de mes pas sinon je risque de m'embourber et ne pourrai me dégager qu'à grand' peine.
Après quelques minutes, nous arrivons vers une prise d'eau qui alimente un canal de grossissement de truites. L'entrée du canal est marquée par des colonnes de granite sur lesquelles des grilles prennent appui. Là, mon père pénètre dans l'eau jusqu'à mi-cuisse. Il relève ses manches, sort d'une de ses poches une boîte métallique, un réceptacle que chaque pêcheur conserve précieusement pour y placer les amorces. Une pression au centre du couvercle le libère et on le place sous la boîte. Elle est prête à recevoir ses hôtes.
Ces boîtes ne jonchent pas encore le sol, ll faut les acheter et dans les magasins de pêche on les recharge car nous sommes en 1951 et nous ne nous doutons pas qu'un jour, ces boîtes seront en plastique, comprises dans le prix et abandonnées sur place, souillant le bord des rivières.
Fin prêt, mon père plonge sa main droite dans l'eau qui vient taquiner sa manche roulée au haut du bras. Lentement, sa main remonte. Elle est pleine de petits cylindres de ravier. Ils sont déposés dans la boîte. La main replonge dans l'eau pour en sortir un petit bouquet de mousse qui rejoint les petits cylindres.
Je ne pense pas demander ce que c'est, trop fasciné par ce milieu magique, mes narines reçoivent des odeurs nouvelles, agréables, étranges comme tout ce que l'on ne connaît pas. Mes sens sont tellement sollicités, le bien-être ressenti est si intense que je n'entends pas mon père m'appeler. Il réitère ses appels et, finalement, je l'entends me dire: "mais à quoi tu penses? Toujours dans la lune hein"?!
De sa boîte, mon père sort un de ces cylindres, le rompt et en sort une larve au corps jaune claire, sur sa tête noire sont  fixées six pattes. "Tu vois, ce sont des vers d'eau".
Des années plus tard, j'apprendrai que le vers d'eau est un nom vernaculaire. Ces larves appartiennent à l'ordre des trichoptères ou phryganes. Chaque pierre en est couverte, les lieux privilégiés pour en récolter sont les piles de ponts. Aujourd'hui je trouve que leur nombre a terriblement diminué et il ne sont pas les seuls: d'autres espèces ont même disparu.
N'oublions pas que ces petites bêtes, trop souvent méconnues, sont la nourriture des poissons, elles sont indicatrices de l'état de santé de nos rivières.

La fenêtre 

21:53 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.