19/06/2007

Le trou Jean-Jacques

Assis au bord de la Versoix, mon chien et moi regardons tomber la pluie. Petit à petit, les gouttes d'eau ont raison de ma veste. Pas de celle que je me suis faite. Mais d'une de ces vieilles vestes dont on ne sait pourquoi elle est systématiquement la première à sauter sur mes épaules. Serait-ce le contact de cet or bleu sur ma peau ou le passage, de plus en plus fréquent, de feuilles, de branches et d'objets évoquant une civilisation aisée (papier, sacs plastique et j'en passe). La Versoix ne tarde pas à virer au brun. Son odeur change, expiration douce de la rivière, fragrance stimulant mes cellules olfactives, qui ne tardent pas à aviver des instants du passé.
Me voilà une certaine fin de semaine de juin 1956, Ascension ou Pentecôte. Profitant d'un congé prolongé mes parents et des amis proches ont décidé de camper quelques jours. Nous inaugurons une tente conçue par mon père. Ce pavillon de toile, mon père le voulait, léger et spacieux, de manière que l'on puisse s'y tenir debout en tous points.
Les tentes montées, les hommes partent à la pêche, les femmes s'activent pour que tout soit prêt à leur retour.
L'arrivée de la pluie précède le retour de nos vaillants pêcheurs. Une pluie fine et serrée, une pluie qui doit durer. Le Jura s'est revêtu d'une cape grise qui ondule lentement sous le vent, dégageant, pour de courts instants, le flanc lémanique de cette respectable montagne.
Tous réunis, les discussions vont bon train. Les truites que l'on a réussi à leurrer et qui ont étés capturées au terme d'une âpre lutte. Les autres, de taille impressionnante, ont réussi à se sauver, mais elles n'ont qu'à bien se tenir, le pêcheur reviendra. Celles qui ont été manquées par maladresse déclenchent les rires. Une soupe aux légumes et lard dissipe son fumet. et son arrivée est accompagnée d'un "mmh" collectif. Un grand calme s'installe. Seuls quelques rares cliquetis d'une cuillère rencontrant le fond du bol souligne le silence quasi religieux soudainement brisé par un régulier ploc, ploc, ploc.. La toile qui forme le toit s'est affaisse sous le poids de l'eau et, au point le plus bas, des gouttes d'eau traversent le tissu et tombent dans le bol de soupe de Maurice. Avec un langage coloré propre à ce remarquable artiste peintre, il attire notre attention sur le problème. Chacun propose sa solution. Finalement, c'est une branche de noyer qui résout le problème.
En catimini, la nuit s'installe. Une de ces nuits noires. Les nuages occultent tout astre susceptible de dégager une pâle lueur. Soudain, ma mère lance: "messieurs, si vous voulez du café, il faut que l'un d'entre vous se dévoue pour aller chercher de l'eau". Jean-Jacques se propose pour cette louable tâche. Connaissant mal les lieux et cherchant confirmation, il demande: "pour l'eau, c'est bien là-devant" ? La réponse vient en chœur: "oui, tout droit, à quelques pas". Le voilà, casserole en main, bravant la pluie à la recherche du précieux liquide.
Quelques instants plus tard, une silhouette grelottante apparaît sous l'abri. Notre ami est là devant nous dégoulinant, sans la casserole. Il nous raconte sa mésaventure: "en avançant, là tout droit comme vous me l'avez dit, je n'ai pas vu le bord et le dernier pas, fatidique, ne m'as pas laissé le temps de me rattraper et je suis tombé dans un trou profond . Désolé pour la casserole, elle est au fond". Eclats de rires de toutes parts, les taquineries fusent. Mais rapidement, quelques vêtements lui sont apportés afin qu'il puisse aller se changer.
Le lendemain matin, nous prenons, sous couvert un copieux petit déjeuner. La pluie tombe toujours. Mon père annonce: " si la pluie persiste encore toute la journéela Versoix sera trouble demain . Les truites seront dehors, on a des chances de prendre quelques très gros spécimens. Oui, il faut bien deux à trois jours de pluie continue pour que cette rivière trouble.
Mais, dans la journée la pluie cessa. Soulagement des épouses, de ma soeur et moi. Regret des pêcheurs. Ce n'est pas cette fois que la Versoix sera trouble.
Le lendemain, le camp est plié et c'est la tête pleine de bons moments que nous rentrons.
Quant à moi, je me relève, mon chien Carex en fait autant. Sur le retour, de nombreuses questions surgissent: "comment se fait-il, qu'aujourd'hui en moins d'une demi-journée, la rivière se trouble si rapidement. Que l'eau monte aussi vite pour redescendre aussitôt" ?
Bien d'autres questions me tourmentent. Je les aborderai dans d'autres billets.

 Crue

21:42 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (0)

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