29/07/2007

La gamelle

Je me souviens encore comme si c'était hier, de ce jeudi de mars 1961. Le jour n'est pas encore levé et déjà, sur le faux plat entre Bellevue et Versoix, à côté d'un ami de pêche, pleins d'entrain nous avançons, lui sur son vélo-solex et moi sur l'ancien vélo de mon père. Tout le matériel nécessaire a trouvé sa place dans les diverses poches de la veste, les grandes bottes sont aux pieds et la canne est attachée sur le cadre du vélo ou plantée dans une botte pour l'autre Jean-Pierre sur son Solex. Arrivés à la douane, nous appuyons nos cycles, le long d'un mur.
Un coup d'œil sur la rivière et déjà, dans nos têtes, défilent les rêves les plus fous. Nous y voyons des truites énormes et si nombreuses que l'on pourrait traverser la rivière à pieds secs.
Nous commençons par traverser un champ couvert de neige mouillée, relevons nos grandes bottes avant de pénétrer les hautes herbes et d'atteindre la rivière. Quelques flocons de neige s'unissent à une timide pluie. La partie de pêche commence. Chacun explore méticuleusement coulées, sous berges, radiers, trous profonds et le périmètre de chaque herbier.
Il est dix heures déjà. Nous avons "dépommé", nous ne rentrerons pas bredouille. La pluie commence à avoir raison de nos vestes. Mais il en faut plus pour interrompre une partie de pêche.
Soudain, mon ami ferre une belle truite. Il la manœuvre habilement en évitant qu'elle se sauve dans un herbier ou qu'elle aille se glisser entre les branches d'un arbre couché dans la rivière. La fario met toute son énergie pour regagner sa liberté. Vient le moment de la conduire dans l'épuisette. La belle à points rouges est amenée à l'amont de l'épuisette, il ne reste plus qu'à la laisser glisser. Soudain c'est le départ, aucun choc. Elle est à nouveau libre. Ramenant sa ligne avec rage et moult jurons, mon ami ne peut que constater la rupture de l'hameçon.
Une pause casse-croûte s'impose et va permettre d'évacuer ces émotions. Pain humide, fromage, saucisson une goûte de thé chaud. Je regarde les nuages qui ondoient le long du Jura, dissimulant la montagne et occultant le manteau de neige qui la couvre.
Vers les seize heures, nous mettons un terme à cette belle journée. Le matériel est rangé, les grandes bottes repliées. Le moteur du Solex tourne, j'enfourche mon vélo et départ. De la douane au pont de l'autoroute en construction, il y a une petite montée. Après avoir franchi le sommet, en pleine descente, dépassant mon ami, je lui lance "je prends un peu d'avance, tu me rattraperas". La pluie qui tombe mouille mes pantalons, seule partie encore sèche. Je déteste pédaler avec les pantalons mouillés. Alors je décide de relever mes bottes. Je tends ma jambe gauche en avant en tirant sur le haut de la botte, puis dans la suite du mouvement, je replie mon genou vers le haut. Au passage, le genou accroche le guidon "parisien". Le vélo part en travers, se redresse brutalement pour pour se placer à l'horizontale avec en appuis la pédale et mon coude gauche. Cela va très vite et c'est long à la fois. Le tout (le vélo et moi) nous nous immobilisons à quelques centimètres d'un poteau télégraphique. Un de ces poteaux en bois brun foncé, goudronné sur le bas. Je suis groggy. Mon ami me demande "ça va". Je lui réponds "merde, le vélo est foutu et la canne". Il me répond " juste la dynamo dans les rayons". On la repositionne et c'est reparti, tranquillement. Au village de Commugny on s'arrête à l'auberge pour prendre une boisson chaude et se remettre de ses émotions.
À l’intérieur, je retire ma veste. Oh, elle est déchirée. Pire! le pullover a un trou! Le pull tricoté par ma mère! Qu'est-ce que je vais prendre. Il y a aussi la chemise. Le coude sanguinolent se trouve à l'air. Autour d'une table voisine un groupe de travailleurs de l'autoroute. C'est alors qu'un ouvrier me lance "mais p'tit t'as un trou au coude". Conscient que cela ne concerne plus mes vêtements, je m'exclame "un trou"... et plus rien. Un instant plus tard, je reprends mes esprits et me trouve allongé sur une table de la cuisine. En revenant à moi, trois paires d'yeux m'observent: la patronne et ses deux filles, certainement charmantes, mais je n'ai pas le coeur à lutiner. Mon coude est pansé, ces aimables personnes me réconfortent. Mon ami a téléphoné à mes parents et m'informe que mon père vient me chercher.
Arrivé à la maison, voyant mon pull-over, ma mère me reçoit fraîchement puis, à la vue de mon coude, elle s'empresse de faire appel à une voisine infirmière. La voisine arrive et annonce à ma mère "il faut aller le faire recoudre". Là, tout change ma mère pâlit et envisage de faire appel à un taxi. L'infirmière, plus pratique, s'oppose en remarquant que la marche me fera le plus grand bien.
Mon coude recousu, avant guérison totale, me fera vivre encore quelques mésaventures .

23:09 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (0)

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