27/12/2007

Ma première canne

Je me souviens, comme si c'était hier, de ce jour où mon père m'a conduit dans ce petit magasin situé vers le pont de la Coulouvrenière. La frise porte le nom "Au Martin-Pêcheur" et à chaque extrémité du nom, l'image de l'oiseau au long bec, au dos bleu supporté par un poitrail orange. La vitrine, décorée avec goût, présente de nombreux objets qui me sont, pour la plupart, inconnus, mais me fascinent.
La boutique est petite. Quatre à cinq pas suffisent pour la parcourir dans sa largeur alors qu'il n'en faut guère plus de deux pour atteindre le comptoir depuis la porte d'entrée. Les murs sont garnis de vitrines richement équipée sans pour autant être un foutoir. Dans l'angle droit s'épanouit un bouquet de gaules. Une chaise l'accompagne. Le comptoir limite l'espace client, il est recouvert d'une vitre qui nous laisse voir de nombreux accessoires “indispensables” à la pêche.
L'arcade est tenue par un couple, Madame est très soignée de sa personne, elle semble sortir de chez la coiffeuse. Ses mains aux ongles vernis, grattent la terre d'un bac, à la recherche des précieux vers de terre. Et pas n'importe lesquels, les marbrés. Un à un, elle compte les lombrics en les déposant dans une boîte prévue à cet effet. Lorsque le nombre demandé est atteint, elle rajoute un peu de terre puis referme le contenant. À ses côtés, il y a un aquarium ou nagent des vairons qui, eux aussi, serviront d'appâts.
L'arrière de la boutique est dissimulé par une paroi garnie de paquets de cigarettes, patchwork de toutes les couleurs. Au fond, tout à droite, un escalier étroit et pentu, en bois peint conduit à une galerie perchée au-dessus du présentoir à clopes. Un visage se dégage de la balustrade du balcon. C'est Monsieur. Il lance « salut Robert, ah t'es avec le futur pêcheur. Je pense que la canne est pour lui. J'ai sélectionné un magnifique bambou ». Sur ce monsieur R. descend. Les marches grincent. Dans sa main, quatre joncs d'un marron brillant comme le fruit qui a été caressé depuis plusieurs minutes. Mon père examine chaque élément, portant une attention toute particulière à la baguette de pointe. « Alors qu'en penses- tu »? lui demande le marchand ? «Parfait» répond mon père. Ce qui est appelé à devenir une canne est déposé sur la vitre du comptoir. Ouvrant un tiroir, Monsieur R. choisit des petits tubes en laiton. Il sélectionne chaque cylindre de manière à ce que celui-ci s'adapte sans jeu à l'extrémité d'un élément. Ces viroles serviront à solidariser les verges qui constitueront la canne. Il faut encore sélectionner les anneaux. Leur grandeur doit être en adéquation avec la section de bambou sur laquelle il prendra place. Deux petites pièces en forme de "Z" pour y fixer un fin cordonnet. Ce cordonnet est enroulé sur une pièce de carton. Une bobine de nylon, des grenailles de plombs, des hameçons, trois ou quatre bouchons. Le fil, rouge, je le trouverai dans la boîte à couture de ma mère. Je lui emprunterai aussi son verni à ongles. Pas le rouge mais le transparent, cela donnera plus corps au lien.
Me voilà les bras chargés, mais oh combien content. Reste l'assemblage des divers composants. La mise en forme se fait sous les conseils bienveillants de papa.
Arrivé à la maison, mon père fixe un anneau en me montrant comment pratiquer. Il marque la position des autres, puis il me demande, « as-tu bien compris comment il faut faire»?« Oui, oui, j'ai bien vu ! ». Facile, me dis-je. Je m'installe, positionne un anneau, saisis le fil que je tiens sur la canne avec l'anneau et commence à tourner la bobine. L'anneau m'échappe, le fil se sauve et n'en fait qu'à sa tête. Après plusieurs tentatives, celle-là me semble la bonne. Avant de vernir, très fier, je vais présenter mon œuvre à mon père. Il prend la baguette d'une main, pince l'anneau entre le pouce et l'index de l'autre. Mon montage ne passe pas le test. Voilà l'anneau séparé du bambou. Il me faut me remettre à l'ouvrage.
Ce n'est qu'après plusieurs tentatives, que je pourrai vernir la ligature. J'apprends, une fois de plus, que toute chose ne devient facile qu'une fois apprise et après de nombreux exercices. Le cordonnet est lové sur les deux petites pattes en forme de "Z". Vient le moment où la baguette de bambou se mue en canne à pêche. Qu'elle est belle ma canne. Jai hâte de la mettre en service, mais il faut attendre l'ouverture.

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05/12/2007

Noël dites vous

Nous approchons des fêtes de fin d'année. Je ferme les yeux et me revoilà cinquante ans plus jeune.
C'est la veille de Noël. La table est agrandie, prête pour les agapes. Le sapin s'illuminera de mille feux. Ma mère s'active, chaque détail est soigné, il faut que tout soit parfait.
Mon père me propose d'aller voir la remonte des truites. Je crois que c'est pour ne pas gêner maman dans son travail. Des truites, j'en ai souvent vu dans la baignoire et je sais elle ne sautent pas. Qu'à cela ne tienne. Il y a des amis de papa, Momo et Serge. Momo parle en argot et il a beaucoup d'histoires à raconter. Je ne comprends pas grand-chose, mais il nous fait toujours rire. Le voyage passe vite et dans la bonne humeur.
Arrivé à proximité on quitte la voiture et nous nous rendons à pied auprès d'une chute d'eau. D'autres pêcheurs sont présents, ils nous informent qu'une très grosse truite est arrivée à passer. Les tentatives de franchissement sont quasi ininterrompues. Il y a parfois des petites pauses, mais ne durent guère plus de trois à quatre minutes.
Mon père m'explique que chaque année, à pareille époque, les truites cherchent à remonter les rivières pour aller se reproduire. Des seuils comme celui-ci sont des infranchissables, rares sont les spécimens en mesure de gravir pareille hauteur.
Puis, comme pour mieux observer, les paroles s'épuisent. Je regarde les glaçons qui se balancent aux branches, l'eau gelée qui couvre les pierres comme d'une couette. La glace qui abrite par endroits la rivière laisse entrevoir le liquide de vie qui danse sous cette vitre hivernale.
Il ne nous faut pas plus de deux minutes pour que mon père me montre une truite en train de sauter. L'œil n'est pas encore exercé et je n'ai vu qu'un trait descendre dans le courant. D'autres truites sautent et petit à petit mes yeux s'adaptent. Bientôt, plus aucune lacustre n'échappe à mon regard. C'est un vrai festival. Certaines font de la haute voltige. Les bonds sont impressionnants. J'en vois même une qui tente de poursuivre sa montée en nageant dans la veine d'eau qui glisse à vive allure. En vain. Le courant aura raison de la belle argentée qui se retrouve prestement en plein bouillon au point de départ.
Le bruit de la chute est entrecoupé par des exclamations d'admiration comme lors des feux d'artifices. Chacun y va de sa description. Tout y passe, la taille, la robe, la tenue et la hardiesse.
En regardant ces messieurs, absorbés par le spectacle, je me rends compte que j'ai été convié à un grand événement.
Vient le moment où mon père nous rappelle qu'il est l'heure de rentrer. Au retour, les échanges verbaux se font rares. Nous sommes encore tous empreints de ce moment de vie.
Ce jour-là, j'ai appris que Noël a aussi un sens de renouveau pour les truites.
Je déplore qu'aujourd'hui l'humain ait dénaturé cette fête pour en faire une affaire bassement mercantile.

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