13/01/2008

Le chemin de la patience.

Au mois de décembre, chaque instant libre, je le consacre à attendre les truites lacustres à l’affût au barrage des Usiniers lors des coups d'eau. Pendant les périodes de basses eaux, je privilégie l'observation du cours de ma rivière.
Si le nombre de frayères guettées dans les canaux et petits affluents de la Versoix m'ont comblé cette année, il y a longtemps que je n'ai observé autant de ces nids de gravier.
Le lit mère me laisse frustré. Car les grosses truites venant du Léman ne daignent se présenter. Seulement deux sauts après plusieurs heures d'attente alors que les conditions me semblent réunies. Dans la section mouillée de la rivière, les zones de frai sont bien trop chiches et ne peuvent me réconforter.
Pour me rassurer, j'en déduis, peut-être hâtivement, que cette année est dévolue aux farios. A chacun son tour. Après tout, l'an passé les sauts, les fonds travaillés par les lacustres me stimulaient, alors que les rares observations dans les petits cours me laissaient sur ma faim.
Une fois de plus, la nature m'apprend la patience. Trop habitué par notre mode de vie, supermarché, aux désirs futiles rapidement comblés et tout aussi vite caducs.
Salmo trutta m'a réservé un magnifique cadeau d'épiphanie. Les tentatives de franchissement d'obstacles sont répétées, les innombrables dorsales et caudales fendants la surface de l'eau me laissent augurer une forte remonte. C'est un réel bonheur.
Maintenant que l'eau s'éclaircit, je cherche les espaces qui ont été choisis pour transmettre la vie. L’examen n'est pas aisé. Il me faut profiter de ces instants fugaces qui permettent à la vue de traverser le film superficiel de l'eau. Ces fenêtres s'ouvrent comme si un être invisible caressait la pellicule d'un revers de main.
Aussi souvent que possible, je vais consacrer mes pauses au suivi de ces trop discrets animaux, mieux connus dans une assiette que pour ce qu'ils peuvent nous apprendre.

 Saut de truite

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02/01/2008

Un 31 décembre

Il fut un temps où, à Genève, l'ouverture de la pêche dans le Rhône et l'Arve se faisait le premier jour de l'an. Bien calé dans un fauteuil, je ferme les yeux pour permettre au dieu du temps d'opérer sa magie. Me voilà au soir d'une année, à la maison, le matériel de pêche est prêt. Papa, Momo et moi allons sur le lieu convoité pour cette ouverture. Nous inspectons les rives de l'Arve, entre la chute du barrage de l'usine électrique de Vessy et la passerelle qui conduit à la centrale. Maurice nous convainc sans peine que la meilleure place se situe à la base de la cascade, juste à l'aval du bouillonnement, dans le profond. Cette place est convoitée. Il nous faudra donc prendre place une bonne heure avant l'instant crucial. Sur le chemin du retour, en traversant le pont de l'Île, mon père m'apprend que sur les ponts citadins, c'est au douzième coup de minuit que l'on peut débuter son action de pêche.  Il y a donc des pêcheurs qui s'offrent deux ouvertures le même jour.
Pour être d'attaque, il me faut aller me coucher de bonne heure. Mais Morphée ne m'ouvre pas ses bras facilement. Finalement, le poids de mes paupières m'emportera dans le pays des rêves. Des truites gigantesques me narguent. Elles me tournent autour, passent de tous côtés, dessus, dessous. Un salmonidé plus grand que tous les autres attrape mon ver. J'entame une lutte terrible. Emporté dans l'eau, je me bats durant plusieurs heures avant de passer fièrement entre une haie de pêcheurs qui s'évanouit au moment où la voix de papa me murmure "c'est l'heure".
Maman nous attend pour le petit-déjeuner puis nous remet un copieux casse-croûte et un gros Thermos de thé chaud. Il ne nous reste qu'à traverser la ville où nous croisons quelques fêtards qui  rentrent. Les pêcheurs des ponts sont encore en pleine action.
Sur place il y a déjà des fans de la gaule, ça et la, des foyers sont allumés. Le froid est mordant. Mes doigts ont du mal à effectuer les gestes les plus élémentaires.
Maintenant il faut attendre l'heure "J".
Vient l'instant tant attendu. Des voix s'élèvent et les mots "c'est l'heure" se répètent comme renvoyé d'écho en écho.
Je fixe un lombric et mets la ligne à l'eau. Lentement le jour se lève. Le nombre de pêcheurs est impressionnant et il n'est pas rare que des jurons éclatent, soulignant les emmêlées de quelques lignes, un poisson qui a repris sa liberté, un accrochage ou une rupture du fil. La glace se forme dans les anneaux. Il faut l'éliminer sans quoi la ligne ne peut plus glisser. La distance entre chaque pêcheur s'est accrue au gré des heures. Le soleil termine sa promenade.
Il est minuit, ma femme m'embrasse en me souhaitant bonne année. Le maître du temps vient de me ramener dans le présent.

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