25/03/2008

Regardez les repartir c'est beau

Tous mes jours de congé sont consacrés à la pêche et ce Pâques ne déroge pas au rituel. Aujourd'hui, avec Marcel nous nous rendons au moulin de Fabry pour aller taquiner les truites de l'Allondon. À vélo, sur la route du Mandement, aidé par la bise, je suis Marcel sur son Paloma. Le rythme est soutenu, la bise m'aide et à force de faire la route, ma forme est bonne. Nous sommes en 1960, les cyclistes sont rares et chaque fois que l'occasion se présente, je me fais plaisir de rattraper et dépasser les vélomoteurs.
Nous arrivons à Satigny, grimpons la rampe de Choully puis descendons à tombeau ouvert jusqu'au pont de Fabry.
Avant de monter nos cannes, nous nous penchons par-dessus le parapet du pont et observons les truites. Nous en dénombrons une dizaine. Tout en discutant des diverses stratégies, nous montons notre matériel et chacun se rend sur le secteur de son choix.
Je descends tranquillement le cours de la rivière. La dandinette se balance au bout de la canne avant de voler par-dessus les flots pour plonger au plus près de la berge opposée. Le petit poisson casqué revient en dansant dans les flots. Cette danse est rythmée par de petits balancements de la canne pendant que le fil s'enroule sur le cadre.
Guidé par la ligne, le vairon sans tête se promène de rapides en fosses, par le travers ou le long des berges, derrière les embâcles et sous les souches. Il est malmené par les attaques vives des truites. Certains sont perdus par des lancers mal contrôlés ou la rencontre d'un obstacle. Les poissons au-dessous de la taille réglementaire sont relâchés. Ceci m'oblige à refaire des montages; montages dits à la bohémienne.
J'arrive vers une zone riche en gros blocs de mollasse. Prudence, ça glisse et je ne veux pas passer à l'eau, la bise souffle et il fait plutôt frais. Hier j'ai ri en voyant Marcel revenir trempé, il avait glissé sur un de ces blocs.
En arrivant à la hauteur de l'Allemogne, je décide de renouveler à nouveau l'eau de mes deux truites. Il faut dire aussi que j'ai toujours beaucoup de plaisir à les regarder, comme l'oiseleur qui se plaît à contempler ses volatiles.
J'ouvre le couvercle ce qui n'est pas indispensable au changement de l'eau, mais contempler les belles mouchetées est un juste motif. Je m'avance dans le lit de la rivière et retire le bouchon à la base du réservoir pour permettre à l'eau de s'évacuer. En maintenant l'ouverture supérieure grande ouverte, j'abaisse la petite prison et fais encore un pas. Le fond semble disparaître sous mon pied. D'un coup de rein, je tente de me rétablir et voilà que mon autre appui glisse, la boille m'échappe. Dégoulinant, je reprends contrôle, récupère le bidon à bretelles. Il est vide.  "Ouvrez, ouvrez la boille aux poissons. Regardez les repartir c'est beau"...
Je remonte sur la berge et emprunte le sentier pour retourner au moulin de Fabry, retire mon casse-croûte de la poche carnier. Il est trempe. Le fromage, le saucisson et l'œuf dur "cassé", sont récupérables mais le pain n'est qu'une bouillie infâme. J'accroche ma veste à la balustrade, suspends ma chemise aux branches d'un buisson, retire mes bottes avec quelques efforts et les vide.Le pantalon tombe, il trouve place sur la branche d'un arbre. Le vent du nord active le séchage, mais en attendant, il me gèle. À l'autre extrémité du pont, il y a la guérite de douaniers. Ce n'est plus sur sol Suisse mais si elle est ouverte, je serais à l’abri.
Quelle aubaine, la porte s'ouvre et j'entre. La pièce est petite, tout au plus huit mètres carrés. Un modeste bureau, une chaise et un fourneau cylindrique, mais pas de bois et mes allumettes ont aussi profité du bain forcé. Assis, je commence par passer le temps en lisant l'affichette collée au mur, elle m'apprend que chaque fonctionnaire est tenu de laisser ces lieux en état, que le bois de chauffe doit être disposé dans le panier prévu à cet effet, toute boisson est prohibée et que chaque passage doit être inscrit scrupuleusement dans le livre de bord. À défaut de bois, je pourrai lire. J'ouvre le tiroir au centre du bureau et j'y trouve une brochure avec des femmes très légèrement vêtues, dans l'autre tiroir quelques cadavres de bouteilles. Je prends mon mal en patience, le soleil joue avec les nuages qui défilent à toute vitesse, mes habits sont secoués et sèchent lentement.
Marcel revient. En voyant mes habits au vent, les bottes retournées et la boille vide il se dirige vers la guérite et je croise son regard, il affiche un sourire malicieux qui en dit long. Je lui raconte ma mésaventure. Rires !
J'endosse ma chemise encore humide et froide, les pantalons sont franchement mouillés. Après avoir enfilé des chaussettes qui n'ont pas eu le temps de sécher, je tire sur mes bottes pour me rechausser. La veste est passée. Et c'est dans cet inconfort que je reprends la route de retour.

23:32 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (3)

16/03/2008

Le rendez-vous

Demain matin de très bonne heure j'ai rendez-vous avec Jean-Pierre, l'Autre comme il se nomme lui-même. Nous nous sommes donné rendez-vous à quatre heures trois quarts du matin devant le BIT, actuellement c'est l'OMC et chacun en pense ce qu'il veut ; (
Je passe en revue mon matériel: le fil sur le cadre est changé, enroulé spires jointives. Les montures pour les dandinettes sont contrôlées; chacune est placée dans sa pochette. Une douzaine de casques, des tailles 2 et 1 sont groupés dans une boîte. Reste à caser une bobine de fil de coton rouge et une boîte d'allumettes. Tout ce petit matériel est mis dans les poches de ma veste. Le casse-croûte est disposé dans la poche carnier. Les vairons sont dans la boille placée dans la baignoire avec l'eau qui circule. Canne en main, je descends au garage à vélo, la fixe sur le cadre et vérifie la pression des pneus.
Il est temps d'aller dîner. Maman a préparé une tarte aux fromage avec des oignons et l'odeur qui émane du four me fait saliver. Nous n'avons pas la télévision et, une fois le repas pris, c'est la douche et au lit. Je règle le réveil sur quatre heures et hop, Morphée m'entraîne dans le pays des rêves.
Dans la nuit je me réveille et jette un coup d'œil sur le cadran du réveil. Je regarde les aiguilles du garde-temps et que vois-je? Il est quatre heures un quart. La sonnerie n'a pas retenti ou je ne l'ai pas entendue. En toute hâte, je m'habille, avale une tasse de lait que je ne prends pas le temps de chauffer, j'emporte une tranche de pain en guise de petit-déjeuner, endosse la boille, descends les sept étages et enfourche mon vélo.
Avec moins de dix minutes de retard j'arrive au lieu de rendez-vous. Je ne vois pas Jean-Pierre. Alors, sans perdre de temps, je pousse jusqu'au Reposoir. Mais, ne voyant pas le feu arrière du Solex au loin, je fais demi-tour et retourne au lieu de rendez-vous. Je consulte ma montre, le doute s'élève. Je remonte sur le vélo et vais voir l'horloge de l'école de Sécheron et l'incertitude s'évanouit. Les aiguilles me disent il est quatre heures moins dix.
Je me suis précipité une heure trop tôt. Il ne me reste qu'à aller attendre devant les grilles du BIT. Pour ne pas rester sans rien faire, je sors un vairon de l'eau, abrège sa douleur et me mets à monter la dandinette. Un sécuritas dans sa tournée regarde par-dessus mon épaule et repart en hochant la tête. Je n'ose envisager quelle peut être le fond de sa pensée.
Il est cinq heures, l'Autre n'est toujours pas là. Trente minutes plus tard je prends la route et pédale jusque vers Chavanne-des-Bois.
La journée est belle et j'ai trois magnifiques truites. J'apprendrai que Jean-Pierre, oui l'autre, est resté endormi. Il roupillait pendant que je faisais le pitre en montant une dandinette devant ce palais des palabres.

19:06 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (0)

02/03/2008

L'ouverture

Comme chaque année, l'ouverture est attendue non sans impatience. C'est un grand jour pour un pêcheur et je n'échappe pas à la fébrilité ambiante. Le matériel est préparé avec tous les soins que le temps disponible m'accorde. Le jour "J" est enfin, ou déjà là. Je ne comprends pas. C'est comme ce soufflé qui gonfle dans le four, la surface s'est teintée d'un brun doré et le parfum diffusé excite les papilles gustatives. Forme, couleur, odeur, tout est  prêt pour que, fièrement, la maîtresse de maison puisse le présenter aux convives, mais qui hélas, à la sortie du four, se dégonfle.
Je m'interroge. Les ouvertures précédentes défilent, accompagnées d'interrogations. Cela n'a pas toujours été  le cas, mais ce n'est pas la première année que je vis cet état. Une fois aux bord de l'eau je cherche à résoudre l'énigme. Serait-ce la diminution des prises? Peu probable, car le reste de l'année, j'éprouve toujours le même plaisir et maintenant que je me trouve canne en mains, faisant voler ma mouche pour aller explorer les courants, je suis voluptueusement bien.
Soudain me reviennent à l'esprit, ces années où j'avais renoncé à faire l'ouverture. C'était l'époque où plusieurs tonnes de truites étaient déversées par année pour satisfaire et attirer les pêcheurs. L'ouverture était devenue une course à qui passe devant l'autre avec un seul objectif: prendre le maximum de poissons. Époque des viandards où le minable, en exhibant son linge macabre, se prenait pour un héros.
Ces années de gestion à courte vue nous ont dissimulé les problèmes qui pointaient tout en favorisant d'autres dysfonctionnements. La gérance de la pêche a changé et c'est une bonne chose. La nature va continuer à nous enseigner, c'est notre meilleur maître et nous ne sommes pas des élèves brillants.
J'ose espérer que je ne garde pas de séquelles de ce dernier quart de XXième siècle, mais que le temps m'a permis, grâce à la pêche, de voir la rivière et ses habitants sous un autre angle car mon plaisir de me retrouver sur ses rives reste intacte. Monter et lancer mes mouches en les confondant avec les vraies, voyant une truite venir la saisir, contempler le noble salmonidé qui reste libre est un raffinement d'une autre dimension.

21:35 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (0)