12/07/2008

Bête noire dans la nuit

Le soleil a frappé toute la semaine. Jamais, à ce jour, il avait fait aussi chaud. Au bureau, les feuilles de papier transparent n'en peuvent plus, elles se chargent de l'humidité de nos mains et le papier gondole, se fripe, ne peut plus s'allonger retenu par les bandes adhésives pour se tendre la nuit au point de faire céder les attaches. Il faut savoir que notre lieu de travail est au dernier étage; qualité de lumière oblige. Juste sous un toit plat. L'isolation, c’est quoi? Et il n'y a pas de climatisation. Cela ne s'est jamais avéré nécessaire. Nous sommes en juillet 1972. Mais cette année-là, les conditions sont telles que notre directeur vient annoncer que si la température passe les vingt-huit degrés, il fera appel pour que l'on monte des boissons et si elle devait passer les trente, nous arrêterions le travail. Finalement, nous avons eu droit à la boisson et de justesse, mais la température ne nous a pas fait le privilège d'une pause.
J'ai prévu que cette fin de semaine, nous la passerions hors de la ville, dans la forêt, non loin de la rivière. Ainsi j'irai à la pêche. Une fois rentré, je décrète à mon épouse que cette fin de semaine, nous dormirons à la belle étoile, elle sur un lit de camps oui dans six semaines elle sera maman. Moi sur le sol, cela fait plus rustique. Samedi, après quelques courses - estomac oblige - nous partons pour le lieu de mon choix. La voiture est parquée à l'orée du bois et nous installons notre camp. Ma bien-aimée dresse la table sur une nappe placée à même le sol. Je cherche du bois pour le feu du soir. Après un bon pique-nique, armée de bouquins, ma compagne prend place sur le lit de camp et moi, je m'enfonce dans la végétation, canne à la main, en direction de la Versoix.
Vers la fin de l'après-midi, mon estomac, oui toujours lui, me fait savoir qu'il est l'heure d'aller manger avant de repartir pour le coup du soir. Le feu est allumé, le repas chauffe, tout est prêt. En mangeant, je commente ma partie de pêche.
Le soleil descend, il effleure le Jura. Il est temps de repartir; les insectes se manifestent nombreux, les moustiques ne sont pas en reste, mais j'en suis vacciné, moi. Le soleil a terminé de passer derrière la montagne. Tranquillement le ciel s'assombrit. Le silence prend ses quartiers; il lui arrive d'être interrompu par le cri d'un animal, le bruissement des roseaux se frottant les uns aux autres. Le gobage de quelques grosses truites aspirant leur proie, n'est que le soupir d'une soirée qui se retire sur la pointe des pieds. Il est temps de rejoindre l'élue de mon cœur.
Mes derniers pas sont guidés par la lueur des flammes qui dansent. Mon épouse s'est lovée dans une couverture, pas pour se protéger de la fraîcheur de la nuit, mais pour soustraire le plus possible son corps aux assauts des diptères avides de sang. Je m'allonge sur le sol aux côtés de ma belle et tout en discutant, nous contemplons le ballet érotique des braises, ainsi que la ronde langoureuse des étoiles, traversée par quelques météorites. Nos paroles se font plus évasives, plus rares. Les paupières se ferment lentement, nous nous endormons sous cette voûte majestueuse.
Des grognements, accompagnés de bruissements, me sortent de mon sommeil. Je lève la tête afin de situer leur source. Attentif, j'attends. Seul le silence est présent. Je me recouche. Quelques minutes plus tard, les grognements se font entendre à nouveau. Je relève la tête, ils cessent. Juste quelques bruissements se font entendre. Le manège se répète encore et encore. Mes neurones sont en ébullition. Je conclus que c'est probablement un sanglier. Ce doit être un mâle solitaire car il n'y a qu'un grognement et les déplacements sont délicats. Le suidé est tout proche, j'en suis persuadé. Il doit détecter mes mouvements, car il cesse systématiquement ses grognements dès que je lève la tête.
Les circuits qui se sont activés dans ma tête, m'incitent à poursuivre mes investigations, un peu comme l'inspecteur qui a des doutes sur son enquête. Je me mets à relever et reposer ma tête de manière aléatoire,  afin de surprendre la bête noire. Après tout, je suis l'homme et je dois veiller sur la faible femme!
Après de longues minutes, je remarque qu'en reposant mon oreille contre le pied du lit de camp, le grognement est plus marqué, plus net. Je mémorise le rythme, remonte vers le visage de ma princesse et là, je constate que ce léger grognement y prend sa source.
Excuse-moi, Leni, de t'avoir pris, ne serait-ce qu'un instant, pour un sanglier. C'est probablement suite à cette aventure que cet animal m'est devenu fort sympathique.

Les photos des travaux de renaturation de la Versoix sont désormait placées sur http://gallery.mac.com/jpmoll#

19:04 Publié dans Nature | Lien permanent | Commentaires (0)

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