24/07/2008

En toute amitié

Assis sur un racine habillée de mousse verte, je me sens bien; mon regard se promène sur les flots, les frôlant tout en douceur, sans les toucher dans les zones riches en scintillement et éclats de lumière. Les espaces de bouillonnement bercent ma vision qui s'abandonne dans l'écume. L'aire baignée d'un soleil filtré par la végétation autorise des coups d'œil sur le benthos. Dans un périmètre d'ombre, l'eau joueuse anime l'onde de surface, ouvrant et fermant aléatoirement une fenêtre sur le fond, laissant apparaître une truite à l'affût de nourriture.
Ma vue n'est pas seule à se trouver à la fête. La rivière, la bise dans les feuillages, le bruissement de petits mammifères accompagnés de gazouillis d'oiseaux composent une sonate qui ravit mes oreilles.
Mes mains caressent, en alternance, le revêtement végétal sur lequel je me suis installé et une pierre humide façonnée avec patience par la Versoix.
Alors que par vagues successives, l'exhalaison de l'eau vient effleurer mes narines. Les senteurs transportées par l'air aguichent mes papilles gustatives.
Pendant que mes sens sont mobilisés, mes pensées entreprennent une randonnée qui me mène à cogiter sur ma nouvelle approche de la pêche.
Voilà deux ans que je me suis mis à m'interroger sur ce qui me motive à la pêche. Depuis longtemps déjà je relâche toutes mes prises, il fut un temps où j'éprouvais une satisfaction à prendre le poisson dans mes mains, le décrocher et le regarder reprendre sa liberté. Vint le temps où, une fois ferré et ramené à mes pieds, je faisais glisser la pointe de ma canne en direction de l'hameçon et d'un geste leste libérais la captive. Par la suite, après le ferrage, je m'empressai de donner du mou de manière à ce que la truite ou l'ombre se dégage de lui même.
Bilan: mon premier plaisir - et non des moindres - est de présenter ma mouche dans des lieux peu accessibles. Cette artificielle doit mimer, le plus naturellement possible, le trichoptère ou l'éphémère. Cerise sur le gâteau, voir le salmonidé venir gober le leurre. La capture ? Je n'en retire plus qu'une satisfaction  insignifiante et un sentiment pénible lui succède.
Après deux ans de tergiversations, j'en suis venu à  couper l'hameçon à sa courbure, m'offrant ainsi le plaisir d'exercer mon adresse, assister au gobage en laissant toute liberté à mon partenaire que je taquine de recracher ma mouche.

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12/07/2008

Bête noire dans la nuit

Le soleil a frappé toute la semaine. Jamais, à ce jour, il avait fait aussi chaud. Au bureau, les feuilles de papier transparent n'en peuvent plus, elles se chargent de l'humidité de nos mains et le papier gondole, se fripe, ne peut plus s'allonger retenu par les bandes adhésives pour se tendre la nuit au point de faire céder les attaches. Il faut savoir que notre lieu de travail est au dernier étage; qualité de lumière oblige. Juste sous un toit plat. L'isolation, c’est quoi? Et il n'y a pas de climatisation. Cela ne s'est jamais avéré nécessaire. Nous sommes en juillet 1972. Mais cette année-là, les conditions sont telles que notre directeur vient annoncer que si la température passe les vingt-huit degrés, il fera appel pour que l'on monte des boissons et si elle devait passer les trente, nous arrêterions le travail. Finalement, nous avons eu droit à la boisson et de justesse, mais la température ne nous a pas fait le privilège d'une pause.
J'ai prévu que cette fin de semaine, nous la passerions hors de la ville, dans la forêt, non loin de la rivière. Ainsi j'irai à la pêche. Une fois rentré, je décrète à mon épouse que cette fin de semaine, nous dormirons à la belle étoile, elle sur un lit de camps oui dans six semaines elle sera maman. Moi sur le sol, cela fait plus rustique. Samedi, après quelques courses - estomac oblige - nous partons pour le lieu de mon choix. La voiture est parquée à l'orée du bois et nous installons notre camp. Ma bien-aimée dresse la table sur une nappe placée à même le sol. Je cherche du bois pour le feu du soir. Après un bon pique-nique, armée de bouquins, ma compagne prend place sur le lit de camp et moi, je m'enfonce dans la végétation, canne à la main, en direction de la Versoix.
Vers la fin de l'après-midi, mon estomac, oui toujours lui, me fait savoir qu'il est l'heure d'aller manger avant de repartir pour le coup du soir. Le feu est allumé, le repas chauffe, tout est prêt. En mangeant, je commente ma partie de pêche.
Le soleil descend, il effleure le Jura. Il est temps de repartir; les insectes se manifestent nombreux, les moustiques ne sont pas en reste, mais j'en suis vacciné, moi. Le soleil a terminé de passer derrière la montagne. Tranquillement le ciel s'assombrit. Le silence prend ses quartiers; il lui arrive d'être interrompu par le cri d'un animal, le bruissement des roseaux se frottant les uns aux autres. Le gobage de quelques grosses truites aspirant leur proie, n'est que le soupir d'une soirée qui se retire sur la pointe des pieds. Il est temps de rejoindre l'élue de mon cœur.
Mes derniers pas sont guidés par la lueur des flammes qui dansent. Mon épouse s'est lovée dans une couverture, pas pour se protéger de la fraîcheur de la nuit, mais pour soustraire le plus possible son corps aux assauts des diptères avides de sang. Je m'allonge sur le sol aux côtés de ma belle et tout en discutant, nous contemplons le ballet érotique des braises, ainsi que la ronde langoureuse des étoiles, traversée par quelques météorites. Nos paroles se font plus évasives, plus rares. Les paupières se ferment lentement, nous nous endormons sous cette voûte majestueuse.
Des grognements, accompagnés de bruissements, me sortent de mon sommeil. Je lève la tête afin de situer leur source. Attentif, j'attends. Seul le silence est présent. Je me recouche. Quelques minutes plus tard, les grognements se font entendre à nouveau. Je relève la tête, ils cessent. Juste quelques bruissements se font entendre. Le manège se répète encore et encore. Mes neurones sont en ébullition. Je conclus que c'est probablement un sanglier. Ce doit être un mâle solitaire car il n'y a qu'un grognement et les déplacements sont délicats. Le suidé est tout proche, j'en suis persuadé. Il doit détecter mes mouvements, car il cesse systématiquement ses grognements dès que je lève la tête.
Les circuits qui se sont activés dans ma tête, m'incitent à poursuivre mes investigations, un peu comme l'inspecteur qui a des doutes sur son enquête. Je me mets à relever et reposer ma tête de manière aléatoire,  afin de surprendre la bête noire. Après tout, je suis l'homme et je dois veiller sur la faible femme!
Après de longues minutes, je remarque qu'en reposant mon oreille contre le pied du lit de camp, le grognement est plus marqué, plus net. Je mémorise le rythme, remonte vers le visage de ma princesse et là, je constate que ce léger grognement y prend sa source.
Excuse-moi, Leni, de t'avoir pris, ne serait-ce qu'un instant, pour un sanglier. C'est probablement suite à cette aventure que cet animal m'est devenu fort sympathique.

Les photos des travaux de renaturation de la Versoix sont désormait placées sur http://gallery.mac.com/jpmoll#

19:04 Publié dans Nature | Lien permanent | Commentaires (0)

10/07/2008

Le Sésame du pêcheur

La pêche bouge.

En remontant au début du XIXe siècle, la Suisse comptait moins de 2 millions d'habitants, on ne parlait pas de limitation des prises. Les pêcheurs se limitaient aux zones proches des habitations, établissant par la force des choses d'importantes réserves. Les prises étaient mangées dans le court terme, moyens restreints de conservation obligent; donc inutile de prendre plus que nécessaire.
L'augmentation de la population du XX ème engendre une pression accrue, une exploitation plus étendue des espaces de pêche. Il est devenu nécessaire d'imposer des quotas, une taille limite, des réserves et des périodes de trêve. Certainement que ce passage a fait des mécontents et beaucoup d'incompréhension.
Deux siècles plus tard en Suisse, la population humaine est multipliée par quatre, les espaces libres sont réduits comme peau de chagrin, la mobilité permet d'explorer les lieux les plus reculés. Les conditions de vie de nos frères nageurs se sont détériorées au point que le nombre de certaines espèces de poissons se trouvent aujourd'hui classées dans les catégories des menacés, fortement menacés et certaines ont même disparu. Ce constat, ainsi que le regard modifié sur nos frères les animaux , a imposé de nouvelles règles. Actuellement, la confédération exige que les cantons imposent une formation préalable à l'obtention du permis de pêche.
Les éternels mécontents n'y verront qu'une contrainte de plus. Ces exigences, c'est nous qui les créons par notre croissance et notre mode de vie.
Désolé, je ne crois pas en la croissance, même durable. Rien n'est infini. Toute fin est une renaissance.

Dès le 1 janvier 2009, tout nouveau preneur de permis de pêche de plus d'un mois devra justifier l'acquisition de compétence comprenant l'aspect de protection des animaux. Des cours de formation seront proposés à la fin de l'automne, valorisés par un test dont la réussite assure le Sésame qui donne droit au permis de pêche.

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01/07/2008

La Versoix, un oued ?

La Versoix, un oued ?

Assis sur la rive, je suis écrasé par la chaleur comme sous une chape de plomb. Mes mouvements sont comptés, mesurés, réduits au minimum. Non loin de moi, un chêne m'invite à me mettre sous le couvert de ses feuilles. Comme par reptation, je m'approche du tronc et viens y appuyer mon dos. Une faible brise soulage mon corps qui vient d'être sollicité par une volée de flèches expédiées par Rê.
Sous mes pieds, la rivière a cessé de couler. Il reste quelques flaques, rendues boueuses par des oiseaux venus s'y rafraîchir. Les espaces jadis couverts de limons montrent de profondes gerçures. Les poissons ont déserté ce milieu qui leur est devenu hostile. Une couleuvre lovée à l'ombre d'un gros caillou semble attendre que le soleil file vers l'horizon.
La brise se met à prendre de la vitesse avant de marquer une pause comme si elle devait reprendre des forces avant la prochaine tentative. Lors de ces silences, ma peau se couvre de sueur; je me sens moite ce qui m'incite à moins de mouvements encore tout en cherchant à offrir le plus de surface d'échange à la prochaine bouffée d'air.DSC_1969.JPG
Sur les sommets, quelques nuages viennent rompre la monotonie bleue pâle du ciel; des visages, figurines cotonneuses, prennent forme avant d'être progressivement remplacées par des silhouettes de plomb. L'uniformité vient de céder sa place aux nombreuses sculptures qui se font et se défont au gré des courants. Le chant des oiseaux se fait accompagner par le bruissement des feuilles qui monte régulièrement en puissance.
Au loin, des grondements sourds retentissent. L'astre, si sûr de lui, se cache, plongeant précipitamment la région dans la nuit.
Un silence oppressant s'impose; il commence par forcer mon respect avant de me laisser envahir par la peur. Soudain, un flash de lumière accompagné d'un fracas assourdissant; mon chien tremble; il se blottit contre moi. Comment ne pas être effrayé face à la puissance de dame nature? Les éclairs ne tardent pas à se succéder, dessinant parfois des bassins versants s'écoulant de l'estuaire aux sources, exactement à l'inverse des cours d'eau.
De grosses gouttes rebondissent sur le sol rendu imperméable par la sécheresse. L'eau, drainée de tous côtés, reprend possession de son lit ; celui qu'elle a creusé patiemment à l'époque où le glacier s'est accordé un petit répit lors de son retrait. À présent, la Versoix donne de la voix, elle se déchaîne, entraînant feuilles, branches, arbres morts;  le roulement des pierres sur le fond se fait entendre. La force est impressionnante.
Une goutte me fait sortir de ma torpeur, je balaie du regard ce tronçon de rivière mis à sec pour conduire à bien les travaux de renaturation. La partie asséchée a été pêchée électriquement par les gardes puis visitée à plusieurs reprises encore afin de sauvegarder un maximum de poissons. N'empêche, tous ne pourront être sauvés.
Non, par bonheur, la Versoix n'est pas encore un Oued qui se remplit brutalement par temps d'orages.

22:35 Publié dans Nature | Lien permanent | Commentaires (1)