14/12/2008

Auprès d'elle

Certaines mauvaises langues me font remarquer qu'elle est bien plus âgée que moi. Qu'à cela ne tienne ! Car quelque soit son humeur, mon plaisir est sans cesse renouvelé et je ne me lasse pas de la contempler, sentir son odeur, écouter me conter sa vie. Être à ses côtés me rassérène.
Toujours parée avec goût, jamais de couleurs criardes, son habillement, nullement ostentatoire la met en valeur. Elle porte un soin particulier et naturel à être en harmonie avec le moment présent. Qu'elle soit impétueuse ou langoureuse, ses mouvements restent continûment empreints de volupté. Sous le soleil, le tulle dont elle se drape laisse deviner quelques menus détails de son anatomie.
Son parfum, en symbiose avec les circonstances, éveille mes sens. Les yeux fermés ou dans l'obscurité, son exhalaison me renseigne sur ses états d'âme.
Ses complaintes m'ont bercé alors que je n'étais qu'un nourrisson. Vous comprendrez sans peine le ravissement qui me transporte en percevant le timbre de sa voix. Sans équivoque, rien que par son intonation, je sais si elle est heureuse, triste, mélancolique, enjouée, gaie, sévère, joueuse. Ces inflexions me guident.
Oh ravissement suprême, celui de venir m'asseoir près de son lit et de la caresser. Ce lit, elle le partage avec bonheur. N'allez pas imaginer qu'elle est paresseuse et passe sa vie dans son plumard. Certes, lorsqu'elle en sort, ce n'est pas pour entrer dans un autre comme c'est l'habitude d'une de ses amies.
Vous admettrez sans peine que je puisse passer le plus clair de mon temps auprès d'elle en l'écoutant me conter sa vie, ses moments de bonheur, ses peines et ses souffrances infligées par des êtres avides et sans considération pour leur prochain, guidés par le seul désir de la possession. De vrais esclavagistes. Impossible de rester indifférent, ses peines se font miennes.
Qui mieux qu'elle peut vous raconter sa vie ? Alors je lui laisse la parole.

J'ai vu le jour au pied d'un glacier. Et pas n'importe lequel! Le glacier du Rhône qui, de retour de promenade, a trouvé la vue si belle qu'il a décidé de faire une petite pause de quatre mille ans environ. Durant mes premiers siècles, on disait de moi que j'étais un vrai torrent, jouant dans la toundra. J'aimais batifoler dans les éboulis, entre argousiers, armoise, uvette, saules nains et genévriers. Cheval, bison et renne venaient s'abreuver. Les truites et les chabots furent parmi les premiers à affectionner mon eau. Il ne faudra guère plus de mille cinq cents à deux-mille ans pour voir une flore et une faune nouvelle arriver: pins, bouleaux, cerfs élaphes, chevreuils, sangliers, canidés, félidés, mustélidés, lagomorphes, marmottes, alors que rennes et gloutons s'en sont allés.
Au loin, de la fumée s'élevait en quelques lieux, sans que je ne m’en explique la raison. Toute chose trouve son épilogue, un jour je vis arriver un animal que je n’avais encore jamais vu. Sa stratégie de chasse s'apparentait à celle des loups à la différence qu'il avait recours à des objets et au feu. Ce nouvel animal pour moi, venait prélever bisons, aurochs, cerfs pour nourrir son clan. Dès cet instant, je compris l'origine de ces fumées lointaines que j'observais.

Durant près de dix mille ans, je vécus paisiblement, entourée d'une faune diversifiée et de végétaux de toutes tailles. Jusqu'au jour où cette espèce se déplaçant sur deux pattes, devint plus nombreuse, s'installât près de mon embouchure et fît de plus en plus d'incursions dans les forêts que je traversais; exploitant la chênaie à charme en taillis de manière totalement abusive. Les sols ont été incendiés, piétinés par le bétail jusqu'à l'imperméabilisation du sol. Ce procédé se répétât au point que des hommes prirent finalement la décision d'interdire puis de réglementer l'exploitation forestière.

D'autres méfaits ont modifié mes conditions d'existence. Ma santé et par là-même la vie de très nombreuses espèces ont disparu et d'autres sont toujours en danger. Ces bipèdes, conquérants et bâtisseurs venu du sud n'ont pas hésité à détourner une partie de mon eau avant qu'elle ne sorte de terre pour alimenter, via un aqueduc, le centre urbain d'une de leurs colonies "Noviodunum", aujourd'hui Nyon. Mais mon eau ne l'abreuve plus. De cette époque, je ne garde pas de mauvais souvenirs, ni de séquelles. Je m'écoulais alors libre et en pleine santé.

Vint le moment où, sous l'exemple des Romains, les hommes se sont mis à construire des châteaux. L'attrait de l'eau est tel qu'ils édifiaient ces bâtiments  de préférence près des plans ou cours d'eau. Je n'ai pas été épargnée. Ces homo sapiens sapiens, comme ils aiment se désigner eux-mêmes (quel savoir?)  m'exploitent sans vergogne, détournent mon eau pour moudre  le grain, battre le chanvre et des écorces, des martinets frappent le fer, des foulons à drap et à papier resserrent les fibres, j'entraîne des scies pour débiter les arbres. Des canaux sont tracés à ce dessein, des murs sont édifiés. Avides, ils limitent mon espace, réduisent mes ramifications à l'approche de mon embouchure, condamnent mon delta. Mes îles, qu'ils ont bien dû apprécier puisqu'ils ont nommé cet espace "Belles Iles", ont disparu. Sans réflexion aucune, il construisent leurs habitations sur les bords de ce qu'il reste de mon lit. Mais il m'arrive d'en sortir. Ils refusent d'admettre leur erreurs, construisent des murs. Mon eau, ce breuvage indispensable à la vie, est utilisée pour le transport de leurs déchets. Plus cet animal se considère important et plus il produit des ordures.

Un jour, ces humains devront bien se rendre à l'évidence: sans cours d'eau la vie disparaît. Après des études et beaucoup de bavardage, il réussissent à retenir une petite part de leurs immondices. Pensez donc: cela coûte de l'argent. Des produits nouveaux sont synthétisés chaque jour, sans se soucier de ce qu'il deviendront, ni des conséquences liées à la fabrication et à l'élimination.
Mon manque de liberté ne me permet pas de me rétablir. Les hommes entreprennent de distendre les corsets imposés. Le veau d'or étantt toujours debout, il ne faut pas que cela revienne cher. Mais, je remercie tout de même ceux qui se battent pour  moi et font de leur mieux avec les chiches moyens mis à leur disposition. Pour les financiers, économistes et autres membres de cette clique, leur argent, c'est sur mon dos qu'il se le sont fait et avec la sueur des leurs qu'ils exploitent sans honte. Mais ça, c'est de l'affaire des hommes.

Commentaires

Bonjour à toutes et à tous,

Bonjour Jean-Pierre,

quel plaisir de retrouver vos lignes...

Quelle pragmatique vision qui est la vôtre. Ces déchets qui polluent nos cours d'eau, la mer de glace qui peut à peut fond, laissant des cicatrices béantes dans un paysage que nous qualifions, encore il y a peu, de neige éternelle...

Plus l'Homme se développe, plus il se dissocie de la nature qui l'entoure, oubliant que sans elle, plus il oublie qu'il n'est qu'un animal intimement lié à la vie de cette dernière. Il suffit de passer quelques heures, quelques jours en forêt pour s'en souvenir.

A l'heure où l'urbanisation gagne, espérons que la sagesse les amènera à comprendre que nous faisons partie d'un tout et que nous sommes en rien des Dieux capables de tout... et surtout pas de créer la biodiversité indispensable à la Vie.

Si j'apprécie le calme de vos textes, ils ont aussi l'avantage de me faire réfléchir à l'avenir en espérant que mes enfants ne seront pas privés de cette merveilleuse nature qui a tant à nous offrir, simplement en s'offrant à nos regards.

Bien à vous Jean-Pierre,

Stéphane

Écrit par : Stéphane | 15/12/2008

Salut JP,

Merci pour tes beaux textes qui nous font rêver ! Je te souhaite une bonne année et me réjouis de te retrouver lundi 5 au travail et certainement en pleine forme.

Écrit par : cheval | 04/01/2009

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