14/10/2009

Onde cuivrée

Cette histoire se passe dans une rivière du Jura, non loin de Champagnol. Il fait chaud, l'eau est basse, claire et les truites profitent d'une éclosion d'éphémères. Accroupi sur un gros caillou qui surplombe la rivière, j'observe les insectes en envol. Je tire de ma poche une boîte d'aluminium. Sous la pression du pouce, le couvercle pivote et dévoile dix-huit compartiments fermés par un opercule transparent. Chacun d'eux contient quelques artificielles, toutes rangées par type et grandeur. Sans perdre de vue la surface liquide, je cherche la mouche la plus ressemblante. Il m'arrive d'en sortir une de son logement, de l'observer sous tous les angles, exploitant à souhait le tableau que dame nature me présente, replacer l'imitation pour en extraire une autre et finalement, d'un geste très sûr, je choisis, comme toujours, la même. Elle est montée sur un hameçon de taille 15, le corps fait d'un dubbing couleur rouille, une collerette et des ailes faites de plumes de cul de canard, trois cerques prélevés sur une plume de coq Pardos. Le simulacre est attaché à la pointe du bas de ligne.
Je fixe un instant la veine d'eau qui caresse la grosse pierre sise à deux pas de la rive droite, m'assurant que la mouchetée est toujours active à son poste. Tout en me redressant, mes genoux font ressortir le temps passé ramassé sur ce gros bloc de calcaire. Chaussé de bottines de plongée, jambes nues, je pénètre dans la flotte, me positionne pour lancer ma mouche, le faux hexapode d'eau douce, complice des remous, joue à cache-cache. Dans cette agitation, un remous m'appelle à ferrer. Il y a résistance. La canne plie. Un gros remous… et plus rien! Le salmonidé a gardé sa liberté. Je ramène la soie, sèche la mouche, que déjà je sonde les lames d'eau, les bordures et les sous berges.
Une branche se détache de la végétation environnante, elle dessine un U. Lentement, elle glisse, se rapproche de la surface en touchant l'eau. Sa courbure se modifie, s'allonge, affronte le courant en zigzag. Je n'en crois pas mes yeux! C'est un serpent. Fasciné, j'observe le reptile en souhaitant qu'il reste à portée de vue. Ce désir est exaucé bien au-delà de ma convoitise. Face à un problème de cinématique, somme de deux vecteurs : la vitesse et la direction prise par la couleuvre additionnée à celle du courant me fait rapidement comprendre que l'animal dessinant ses élégantes sinusoïdes va passer près de moi. La proximité est telle que le natricidé se décide à faire une petite pause sur cet embâcle providentiel qu'est ma jambe. Tout en admirant les dessins de son corps, je ne peux refréner le frisson qui remonte ma colonne vertébrale. Peur viscérale et absurde. La couleuvre ne me veut et ne peut me faire du mal. Elle ne tarde d'ailleurs pas à poursuivre sa traversée. Arrivée en rive gauche, elle s'enfonce dans la végétation et disparaît de mon champ de vision.