25/08/2014

L'arbre, la biche et son faon

Durant de nombreuses décennies le frêne, sur le tronc couché du quel je suis assis, a beaucoup dialogué avec la rivière toute proche; la tenant au courant des informations rapportées à chaque feuille par le vent. Elles, en ont frémit intensément plus d’une fois et les nouvelles d’automne si terribles qu’elles en tombaient à tel point qu’en hiver le vent devait se faire glacial pour livrer les nouvelles au cœur des ramilles. Il avait plaisir à retracer les parties de cache-cache des écureuils, faisant malicieusement le tour du tronc, sautant de branche en branche et passant d’un arbre à l’autre, pour atteindre des rameaux inférieurs à l’aide de délicats vols planés. Le soir venant le vénérable avait plaisir à relater avec force détails la partition jouée par les oiseaux car notre arbre, comme ses congénères, est très mélomane; il lui arrivait souvent de se mêler à l’orchestre accompagnant le rythme de l’eau.

La rivière a aussi des histoires à raconter, mais elle aime, avant tout, écouter les événements et anecdotes qui lui sont relatés par le benthos et les hôtes qui bordent son cours. Elle travaille sans cesse à aménager des caches, à occuper des espaces nouveaux, tout en en laissant d’autres pour assurer la genèse indispensable à ses locataires. En remuant les pierres elle prépare les lieux d’accueil des générations à venir.

Les années ont passé et l’arbre, fatigué, a demandé à la rivière si elle pouvait lui faire connaître encore un peu de pays. La Versoix lui a dit : allonge-toi auprès de moi et à la première crue je t’emmènerai vers l’aval et te déposerai où tu le souhaites. Ayant trouvé un endroit qui semble lui convenir, notre frêne se repose à la sortie d’une courbe et accueille tous ceux qui veulent faire une petite pause. Je viens souvent m’asseoir avec lui pour observer les insectes qui émergent. Toute une faune affectionne ce lieu, le castor aussi en fait partie.

C’est assis sur le fût de ce noble membre de la famille des Oleaceaes que je compte éphémères et trichoptères en train de quitter les profondeurs d’un milieu pour le moins humide afin de faire connaissance avec les airs en entrant dans une brève nouvelle vie. C’est alors que le fayard m’invite à regarder l’autre rive. Je lève les yeux et vois un daguet. Nos regard se croisent. Pour arrêter le temps pendant un instant et pouvoir contempler le cervidé, je caresse ma chienne et lui chuchote de rester tranquille. Avertissement probablement inutile car elle devait avoir le même désir de contempler l’animal.

Ma rencontre estivale avec le cervidé me reporte une quinzaine de semaines plus tôt. Période du premier avril au quinze juillet où promener son chien sans laisse n’est toléré que dans quelques espaces afin d’assurer des conditions acceptables à la faune sauvage pendant la période de reproduction. C’est lors d’une promenade matinale, qu’au sortir du bois, je vois à une quarantaine de mètres, une biche. Elle marchait à reculons guidant son petit. Le faon poussé par la curiosité de découvrir ce monde qui s’étend devant lui, se déplace avec difficulté. Ses pattes ont du mal à le porter. Elles donnent l’impression de se briser à chaque instant. La mère veille et elle m’a repéré. Elle dirige son petit en direction du bois, mais l’attrait de l’herbe fraîche incite le nouveau-né à avancer vers le gagnage. La biche se dirige vers le bois et d’un bond souple disparait dans le taillis. Le faon s’allonge dans le fossé. Sa mère le rejoint et tous deux rentrent dans la forêt. Avec ma chienne nous attendons que les cervidés soient à l’abri avant de reprendre le chemin. Par précaution je mets Lina en laisse et nous poursuivons notre chemin. Lorsque, à moins de douze mètres, je vois le cul-blanc en compagnie de sa progéniture. La biche fait un bond dans le bois, le faon se remet à plat ventre sur le bas-côté du chemin sous le regard anxieux de sa mère. Avec Lina nous poursuivons notre chemin, la laisse reste sans tension alors que le petit est à moins de deux mètres. La mère est dans le bois seul un petit mouvement trahit sa présence. J’évite tout croisement de regard avec les cervidés. La laisse de Lina reste sans tension. Après quelques minutes de marche je me retourne et vois le couple mère bébé traversant tranquillement le sentier.

 

Demain je raconterai mon aventure au frêne.