06/08/2010

Remontée de l'Inn à pieds, d'un Kirchdorf à l'autre

Kirchdorf am Inn bei Obernberg à Kirchdorf am Inn bei Simbach am Inn

Réveillé à six heures, je me prépare tranquillement. Mise en route après le petit déjeuner, il est sept heure trente. Comme la pluie est annoncée importante dès midi, je décide de marcher cinq heures d'une traite, tout en mesurant ma vitesse. Ainsi, à midi et demi, la plus grande partie du chemin sera faite. Tout au plus, je ferai une heure sous la pluie.

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Au début de l'étape, j'observe un lapin de garenne, trois lièvres et un brocard. En longeant  la rivière, je relève les aménagements piscicoles faits d'arbres placés en travers, de gros blocs de pierres diversifiant les courants et vraisemblablement une ancienne chute forment une succession de rapides. En traversant ce cours d'eau, j'ai le plaisir de contempler quelques belles pièces qu'il m'est difficile de définir avec certitude dans cette eau d'un brun roux et légèrement chargée.

Suit une longue marche sur une digue. Les berges n'ont rien de naturel, mais les turbineurs, comme tous bon vendeurs,  présentent leur retenue comme un riche biotope. Oui, on concentre de nombreuses espèces. Surtout des oiseaux, tel des cygnes, des foulques et d'autres variétés que l'on peut observer en d'innombrables contrées sur un espace où l'observation est facile.

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Mais on oublie totalement les espèces tributaires de ces lieux avant que le cours d'eau subisse ces mutilations. Et il y en a que l'on ne retrouvera plus.

À midi trente, j’arrive à Simbach am Inn comme prévu. Il est temps d’étancher ma soif et de manger un morceau. Mais c'est avant tout d'eau dont mon gosier attend le passage.

Par chance, il ne pleut pas. Alors, en route pour cette dernière heure (au maximum).

C'est sans compter sur quelques lubies qui me passent par la tête.5.jpg

 

Je vois sur la carte un sentier, exclusivement pédestre celui-ci, qui va me permettre de joindre le même point sans accroître la distance et qui plus est, il passe dans les bois près de l'Inn.

Je passe un petit pont repéré sur la carte et pénètre dans le sous-bois. Le chemin est mal marqué. Il se divise; j'opte pour celui dont la trace est la plus nette. Au sol, des empreintes d'ongulés et bien vite, le passage n'est plus celui du bipède. Retour sur mes pas. Je fais le point au GPS, contrôle la direction à prendre avec la boussole et en route.

Même topo.

J'insiste et ne tarde pas à me trouver dans une vraie jungle. Après quelques jurons, me voilà le long de l'Inn. Nouveau contrôle de position. Le chemin doit se trouver parallèle à la rivière, dix à vingt mètres plus loin. Je cherche et après bien de la transpiration, je trouve un cheminement sur un sol couvert de petites herbes fines. Je m'y engage et me retrouve sur les rives de ma belle Dame.3.jpg

Ce sentier est celui de pêcheurs qui se déplacent entre deux postes avant de reprendre leur embarcation.

Cette fois, ma décision est prise, il me faut rejoindre le petit pont du départ.

Je brasse dans cette végétation de zone humide. Les orties sont bien présentes comme le lierre. Les arbres morts compliquent le déplacement. Me voila étendu à plat ventre, accueilli par les orties. Mes avant-bras se colorent en orange par de nombreuses pustules et les poils semblent danser la gigue. D'expérience, cela durera plusieurs heures.

J’atteins ma destination du jour après de nombreux efforts et plus de deux fois le temps qu' il m’aurait fallu normalement.

La pluie en a eu assez de m'attendre à faire le guignol. Elle accompagne les deux derniers kilomètres.

Me voila à l'hôtel. Reprise du rituel de nettoyage. Lorsque j’arrive aux dents, je me trompe de tube et les brosse avec la pommade pour les pieds.

En lisant la composition de la pommade dont l’urée fait partie, je me suis demandé s’il était  bien judicieux de me charger de ce poids-là et s’il n’était pas plus simple de me pisser sur les pieds au lieu de me brosser les dents avec l’urine de je ne sais qui.

03/08/2010

Remontée de l'Inn à pieds

Versoix - Passau

Voilà,  c'est parti. Départ de Versoix 6h40. Arrivé à Zurich, j'achète un ticket pour prendre le tramway qui est déjà là! Devant le distributeur et face à un choix impressionnant de destinations, je maugrée considérant qu'à Genève, nous sommes les meilleurs avec nos zones.

Finalement, j'appuie sur le bouton qui me paraît correspondre à l’adresse souhaitée.  Huit francs l'aller et retour. Mais de quoi se plaint-on à Genève? Une fois de plus, nous sommes les meilleurs. Le billet en main, je vois qu'il y a aussi des zones et qu'il m' en aurait coûté quelques centimes de moins qu'au bout de notre lac.  Me voici au magasin pour effectuer le changement de pantalon qui a justifié ce crochet à Zurich. De retour à la Hauptbahnhof, il est onze heure trois quart.

Je monte dans le compartiment restaurant du train pour Frankfort via Bâle. J’y prendrai donc mon repas de midi. Ce véhicule me semble plus grand, impression liée certainement à la hauteur du plafond et aux baies vitrées de celui-ci. J'y ai mangé (Tims Bolognese) , certainement industriel avec une petite touche du cuisinier. Ce fut très correct et le prix aussi.

Le ciel est bas et il pleuvine très légèrement. Le repas terminé, je décide de libérer la place pour que d'autres personnes puissent venir. Mais c’est une mauvaise bonne idée que de quitter ce lieu car j'ai du mal à trouver une place et celle que je viens de prendre est réservée dès la prochaine station et ne pourrai y rester.

J'ai la très nette impression que ma façon de voyager tient plus de l'ado partant à l'aventure. Je parcours un pays dont je ne connais pas la langue et bof! Pour l'instant je suis assis sur une place réservée à partir de Karlsruhe et le haut parleur débite des phrases dont je ne pique au passage que de très rares mots, mais aux dames de me répéter je dis bof!

Le train arrive à Karlsruhe et je pars à la recherche d'une place libre. J'en trouve une, me voilà casé jusqu'à Frankfort où je devrai changer de train pour Passau.

Le moment de changer de train est là. Je monte dans l'ICE qui doit me conduire au point de départ de ma randonnée. Ici, aucun problème de place. Je ne vois rien de réservé.

Pour m'aider à passer les quatre heures de voyage restant, ma tablette m'aide plutôt. Je joue à découvrir les mots en mesurant l'univers de mon ignorance, m'assurant ainsi un avenir riche en découvertes.  Je pourrai bien aller au wagon restaurant, mais c'est un peu tôt et retrouverai-je une place?

Il est dix-huit heures. Je craque et me revoilà dans le wagon restaurant. Deux raisons: je ne mange pas trop tard, ainsi en arrivant vers vingt et une heures à Passau je prends une bonne douche et au lit et en plus, cela aide à passer le temps.

Images de Passau avant de me mettre en marche                    rue de Passau

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Cathédrale Saint-Etienne possède les plus grandes orgues d'Europe

Le Danube, l'Inn et l'Ilz

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14/10/2009

Onde cuivrée

Cette histoire se passe dans une rivière du Jura, non loin de Champagnol. Il fait chaud, l'eau est basse, claire et les truites profitent d'une éclosion d'éphémères. Accroupi sur un gros caillou qui surplombe la rivière, j'observe les insectes en envol. Je tire de ma poche une boîte d'aluminium. Sous la pression du pouce, le couvercle pivote et dévoile dix-huit compartiments fermés par un opercule transparent. Chacun d'eux contient quelques artificielles, toutes rangées par type et grandeur. Sans perdre de vue la surface liquide, je cherche la mouche la plus ressemblante. Il m'arrive d'en sortir une de son logement, de l'observer sous tous les angles, exploitant à souhait le tableau que dame nature me présente, replacer l'imitation pour en extraire une autre et finalement, d'un geste très sûr, je choisis, comme toujours, la même. Elle est montée sur un hameçon de taille 15, le corps fait d'un dubbing couleur rouille, une collerette et des ailes faites de plumes de cul de canard, trois cerques prélevés sur une plume de coq Pardos. Le simulacre est attaché à la pointe du bas de ligne.
Je fixe un instant la veine d'eau qui caresse la grosse pierre sise à deux pas de la rive droite, m'assurant que la mouchetée est toujours active à son poste. Tout en me redressant, mes genoux font ressortir le temps passé ramassé sur ce gros bloc de calcaire. Chaussé de bottines de plongée, jambes nues, je pénètre dans la flotte, me positionne pour lancer ma mouche, le faux hexapode d'eau douce, complice des remous, joue à cache-cache. Dans cette agitation, un remous m'appelle à ferrer. Il y a résistance. La canne plie. Un gros remous… et plus rien! Le salmonidé a gardé sa liberté. Je ramène la soie, sèche la mouche, que déjà je sonde les lames d'eau, les bordures et les sous berges.
Une branche se détache de la végétation environnante, elle dessine un U. Lentement, elle glisse, se rapproche de la surface en touchant l'eau. Sa courbure se modifie, s'allonge, affronte le courant en zigzag. Je n'en crois pas mes yeux! C'est un serpent. Fasciné, j'observe le reptile en souhaitant qu'il reste à portée de vue. Ce désir est exaucé bien au-delà de ma convoitise. Face à un problème de cinématique, somme de deux vecteurs : la vitesse et la direction prise par la couleuvre additionnée à celle du courant me fait rapidement comprendre que l'animal dessinant ses élégantes sinusoïdes va passer près de moi. La proximité est telle que le natricidé se décide à faire une petite pause sur cet embâcle providentiel qu'est ma jambe. Tout en admirant les dessins de son corps, je ne peux refréner le frisson qui remonte ma colonne vertébrale. Peur viscérale et absurde. La couleuvre ne me veut et ne peut me faire du mal. Elle ne tarde d'ailleurs pas à poursuivre sa traversée. Arrivée en rive gauche, elle s'enfonce dans la végétation et disparaît de mon champ de vision.

30/07/2009

Ah la belle soirée

D'un pas tranquille je rejoins la rivière. Symétriquement le soleil se dirige vers la crête du Jura avant de disparaître à l'arrière comme il le fait depuis près de deux cents millions d'années. La canne repose discrètement sur la phalange distale de l'index et l'intermédiaire du majeur. L'anneau de tête pilote avec assurance; il se faufile entre les branches, prenant garde que rien ne se croche à sa suite.
Arrivé au bord de l'eau, je m'installe dans une petite dépression que me présente la végétation en faisant attention de n'écraser aucun roseau et en choisissant une surface caillouteuse pour m'y asseoir, entouré de jeunes aulnes glutineux. De cet emplacement, je vois des personnes traversant la passerelle avec la quasi-certitude de passer inaperçu.
L'observation commence alors que l'ombre avance inexorablement. Les rayons de lumière, rasants et plus faibles, ne sont plus restitués, donnant à l'eau une couleur noire. Malgré cela, vagues et remous rompent toute monotonie en dansant comme l'ombre des arbres, agités par le vent et s'impriment sur ma rétine comme un film en négatif.
Deux bergeronnettes grises se poursuivent, entrecoupant leurs allers-retours par de petits arrêts sur des pierres qui émergent, elles effectuent de menues génuflexions en relevant prestement leur longue queue.
Au-dessus de l'onde, en plein courant, des éphémères quittent ce milieu qui les a vues naître. Cette séparation me fait penser à des balles de ping-pong lâchées du fond d'une piscine. Ces petits hexapodes éclosent en chapelet et entreprennent leur vol de compensation assurant la pérennité de l'espèce sur tout le cours malgré la dévalaison forcée.
Plus près de la rive, sous les saules, émergeant d'une aire liquide lisse, les trichoptères, apparemment plus grégaires, volent ensemble près de la surface. Les ailes sont sombres, le corps jaune paille, en harmonie avec les champs de céréales. Non loin de moi une phrygane dépose, par bonds successifs, ses œufs avant de venir se reposer sur une pierre. De ma poche, j'extrais une loupe et me mets à observer longuement le petit hexapode. Ses ailes garnies de poils couvrent son corps à l'image de magnifiques fermes bernoises. Chaque patte porte deux paires d'épines, les yeux à facettes sont ceux d'une femelle, le balancement de son abdomen trahit l'effort accompli.
Au beau milieu du radier, un rond éphémère me signale la présence d'un poisson. J'attends encore un instant. Cette fois, je vois un dos effleurer la surface. C'est apparemment une truite de taille modeste. Je décide de lui présenter ma mouche sans hameçon. Sa montée sur mon leurre me ravit et ce gobage sur l'artificielle n'est pas le seul. Ombres et truites font honneur à cette petite chose faite de fil et d'une plume tirée du croupion d'un canard. Ma mouche, à mes yeux, n'est pas belle, elle est fatiguée. Mais d'autres vertébrés semblent la trouver appétissante. Je vis un vrai moment de folie et j'en profite un maximum. Bien m'en a pris : quinze minutes plus tard, tout est terminé.
Ah la belle soirée.

16/06/2009

Puanteur

Ce mardi de mi-juin, je me trouve au bord de la Versoix. La pluie de la nuit a troublé son eau, phénomène naturel. Ce qui ne l'est pas, c'est l'odeur de station d'épuration qu'elle dégage et les mousses blanches qui dansent à sa surface.
Si d'importants travaux ont été effectués pour favoriser la migration et redonner un habitat décent à la faune liée à se cours d'eau, je déplore que l'un des voisins néanmoins amis ne semble pas mesurer les conséquences sur la vie aquatique de ses rejets en eau non ou mal traitée. Est-ce de l'incompétence ou du mépris?
Il y a dix-huit mois, lors d'une action de recensement des castors, je suis remonté le cours de l'Oudard et je ne trouve pas de mots exprimant ce que j'ai ressenti en remontant une rivière jonchée de très nombreux déchets sur son cours. Un bâtiment mentionne "station d'épuration", je dis mentionne, car ce que j'ai vu à l'aval me laisse perplexe. Est-ce fonctionnel ? Les fonctionnaires en charge de cette entreprise ont-ils été formés ? Les élus sont-ils conscients des conséquences ?
Mettre en avant son savoir faire dans le domaine du traitement de l'eau, les hautes exigences des normes Européennes, n'a aucune valeur sans volonté, cela reste du vent, du blabla.
Une chose est sûre, tant que perdureront de tels dysfonctionnements, nos cours d'eau se dégraderont, laissant aux générations futures une piètre image de leurs parents et grands-parents.
Aux pêcheurs, il ne sert à rien de déverser du poissons, mais battez-vous pour des cours d'eau équilibrés et en bonne santé.

07/06/2009

à la recherche des truitelles

Me voilà arpentant les bords de la Versoix et de ses canaux depuis plusieurs semaines. À tel point que j'en oublie d'autres activités. Et ce dans le seul but de voir apparaître les premiers alevins de truite puis d'ombre. J'ai beau calculer et recalculer en émettant toutes sortes d'hypothèses avec de l'eau dont la température a varié de quatre degrés et demi à huit degrés et demi. Les œufs déposés le trois novembre devaient éclore entre le vingt-trois décembre et le douze janvier. À cela j'ajoute un mois ; les premières petites truites devaient se montrer entre mi-février et mi-mars. Mais, comme pour l'an passé, la nature me fait attendre mi-avril. Oui, c'est le treize avril exactement que j'ai le bonheur de voir apparaître mes premières trutta.
Ces petites virgules, comme j'aime à les appeler, sont difficiles à repérer et déjà diablement méfiantes, promptes à se cacher à la moindre suspicion de danger. C'est bien compréhensible, aucun adulte pour veiller sur eux. Trois jours plus tard, d'autres bébés se montrent. Tout ce petit monde cherche sa pitance quelques pas en aval du lieu qui les a vus naître.
En rentrant, quelle n'est pas ma surprise en voyant des colonies d'alevins d'ombres alors que le frai de thymallus a débuté après que salmo trutta eût terminé sa phase de reproduction.
Si la virgule de la belle mouchetée est difficile à repérer et bien qu'elle soit plus massive que son cousin, l'ombre qui, lui, ressemble à une épingle, c'est que la truite n'affectionne pas la vie en groupe. Elle ne craint pas de se dissimuler dans les plus petites cavités. Elle est vive autant que craintive. Sa robe est une vraie tenue de camouflage. L'ombre, lui, aime la compagnie. Au signal de danger, tout le groupe se déplace, mais est impatient de revenir. Il hait les espaces confinés. Son costume d'un beige uni est des plus élégant et si son habit le met à l'abri des regards sur fond de sable fin, son ombre portée trahit l'ombre.
Aujourd'hui, à chacune de mes sorties, ma curiosité me pousse à vous rechercher et lorsque la chance me sourit, le temps s'arrête pour vous observer, me fait souvent oublier que la pêche est ouverte.
Là où le gradient de vitesse est faible d'une rive à l'autre, mon champ de vision est plus étendu, la surface est balayée plus lentement. Cette nouvelle condition, bien que plus difficile au repérage des truitelles, est favorable à d'autres émerveillements. Vous n'imaginez pas le bonheur à la vue de cette belle et grande couleuvre à collier. Elle traverse les flots par reptation et se dirige dans ma direction. Mon émotion est telle que je ne peux m'empêcher de me déplacer pour prolonger ce moment. Mal m'en à pris, le reptile se dissimule et poursuit son chemin à couvert.
Vous comprendrez sans peine qu'il me reste bien peu de temps pour la pratique de la pêche.

26/04/2009

Soleil printanier

La journée est ensoleillée; canne à mouche en main, le permis logé dans un compartiment fort pratique placé le long de ma jambe droite; dans les poches : à droite, une petite bobine contenant la réserve de nylon indispensable pour refaire la pointe du bas de ligne; à gauche, une modeste boîte de graisse dans laquelle cinq mouches sans hameçons ont été déposées. Ah! j'oublie l'objet le plus encombrant à ranger: les lunettes me sont indispensables depuis quelques années; sans elles, je ne suis plus en mesure de changer la mouche ou de rabouter deux fils. Ainsi équipé, Carex et moi nous nous rendons au bord de la rivière.
Si d'octobre à février j'ai passé le plus clair de mon temps à scruter la Versoix à l'affût des frayères, depuis mars, j'examine les bords dans l'espoir de voir la nouvelle génération de salmonidae. Donc, en remontant le cours d'eau, je ne faillis pas à cette récente tradition consistant à inspecter diverses zones de la rivière.
Des mouvements sur le fond de limon captent mon attention. Les images mouvantes qui me sont retournées sont les silhouettes des ombres qui se meuvent fébrilement juste sous la surface. Tout ce petit monde se déplace en un ballet dirigé par un maître invisible. Je me laisse bercer par ce manège jusqu'au moment où je distingue un minuscule fuseau zébré transversalement de nuances brunes.
Ce corps fusiforme trahit sa présence en effectuant de courts bonds pour saisir sa pitance. Attention! un mouvement trop vif, une approche dans son aire de sécurité et l'alevin de truite se met à couvert dans la cache la plus proche. Je ne tarde pas à découvrir que cette larme oblongue n'est pas seule, j'en compte quarante-trois sur un espace de deux pas de long pour un de large.
Le temps n'attend pas, le soleil poursuit sa course, rejoint le Jura et moi, canne en mains, effectue quelques lancers afin que la canne, la soie et la mouchent n'aient pas le sentiment d'être sorties pour rien, pire être la troisième roue du char. Le point d'orgue de la journée m'est offert par un ombre magnifique qui me fait le plaisir de prendre la mouche que je viens de placer dans le courant. La prise de cette mouche est sans conséquence pour ce magnifique porteur de drapeau car comme je l'ai mentionné au début de ce billet, j'ai pris soin de ne conserver que la hampe habillée de ce terrible crochet.

19/04/2009

En attente d'apparition

Me voilà arpentant les bords de la Versoix et de ses canaux depuis plusieurs semaines. À tel point que j'en oublie d'autres activités. Et ce dans le seul but de voir apparaître les premiers alevins de truite puis d'ombre. J'ai beau calculer et recalculer en faisant toute sorte d'hypothèses avec de l'eau dont la température a varié de quatre degrés et demi à huit degrés et demi. Les œufs déposés le trois novembre devaient éclore entre le vingt-trois décembre et le douze janvier. À cela j'ajoute un mois; les premières petites truites devaient se montrer entre mi-février et mi-mars. Mais, comme pour l'an passé, la nature me fait attendre mi avril. Oui, c'est le treize avril exactement que j'ai le bonheur de voir apparaître mes premières trutta.
Ces petites virgules, comme j'aime à les appeler, sont difficile à repérer et déjà diablement méfiantes, promptes à se cacher à la moindre suspicion de danger. C'est bien compréhensible, aucun adulte pour veiller sur eux. Trois jours plus tard, d'autres bébés se montrent. Tout ce petit monde cherche sa pitance quelques pas en aval du lieu qui les a vus naître.
En rentrant, quel n'est pas ma surprise en voyant des colonies d'alevins d'ombres alors que le frai de thymallus a débuté après que salmo trutta eût terminé sa phase de reproduction.
Si la virgule de la belle mouchetée est difficile à repérer et bien qu'elle soit plus massive que son cousin, l'ombre, lui, ressemble à une épingle. C'est que la truite n'affectionne pas la vie en groupe. Elle ne craint pas de se dissimuler dans les plus petites cavités. Elle est vive autant que craintive. Sa robe est une vraie tenue de camouflage. L'ombre, lui,  aime la compagnie. Au signal danger, tout le groupe se déplace, mais est impatient de revenir.  Il hait les espaces confinés. Son costume d'un beige uni est des plus élégant et si son habit le met à l'abri des regards sur fond de sable fin, son ombre portée trahit l'ombre.
Aujourd'hui, à chacune de mes sorties, ma curiosité me pousse à vous rechercher et lorsque la chance me sourit, le temps s'arrête pour vous observer, me faisant oublier par moments que la pêche est ouverte.

01/04/2009

Une brindille

Une petite brindille se sépare de son arbre et se laisse tomber en tourbillonnant dans l'air. Ce voyage aérien prend fin au contact de l'eau. La minuscule branche se pose sur une surface calme. Une de ces surfaces où l'eau hésite, ne sachant quelle direction prendre, peu encline à suivre le mouvement général qu'elle rejoindra de toute façon. Ce petit bout de bois danse sur les flots. Je le vois s'éloigner et bien vite il quitte mon champ de vision, mais pas celui de mes pensées.
Le fétu contemple les aspects bucoliques et pittoresques que lui offre la Versoix jusqu'à son embouchure dans le Léman. Le rameau suppose qu'il va passer plusieurs semaines de douce oisiveté, craignant de s'ennuyer. La bise se plaît à faire vivre une descente de folie à notre petit morceau de bois qui passe quelques jours très chahuté avant de se laisser prendre en douceur par le Rhône.
Notre tigelle fait des connaissances tout au long de son périple. Il y a ceux avec qui elle aime à se promener ou bavarder, mais elle se trouve souvent avec des voyageurs bizarres, issus de cours d'eau à l'odeur nauséabonde, des objets que la nature ne perdrait pas son temps à produire pour s'en séparer aussitôt. Les rares animaux de l'eau que notre herbe rencontre ont triste mine et nombreux sont les malades.
Ces mois de voyage l'ont conduite à la mer, sous le soleil. Mais son périple ne s'arrête pas là. Elle a entendu parler de l'océan et maintenant elle a hâte de le rejoindre. Pour l'instant, le ressac se joue d'elle en la renvoyant sur la rive. Elle y rencontre des consœurs, fait de nombreuses connaissances, côtoie des familles de crustacés, des végétaux terrestres tout comme des aquatiques. Il y a même des papiers, des feuilles et divers objets en plastique, des récipients en tous genres, fait d'aluminium, de matériaux composites et des nodules noirs auxquels il vaut mieux éviter de se frotter. Soudain, c'est l'obscurité la plus totale lorsqu'un oiseau vient se coucher sur ce petit morceau de chêne, le contraignant ainsi à sombrer dans les bras de Morphée et sombrer dans un sommeil profond et bien mérité.
Soudain, et sans trop comprendre comment, voilà que ce petit représentant d'un arbre situé à quelque mille cinq cents kilomètres, route aérienne, de là se trouve planant au-dessus de l'océan. L'oiseau, en reprenant son vol, l'a embarquée dans ses plumes, franchissant ainsi le détroit de Gibraltar avant de quitter son transporteur. Non qu'elle ne s'y trouvât pas bien, mais l'envie de liberté la taraude. Toutefois, la brindille n'est pas très rassurée en voyant cette immense étendue d'eau. S'armant de courage, elle quitte son abri passager et ne tarde pas à rejoindre l'onde verte.
Quelque peu déboussolée, elle se laisse bercer par les vagues, bien peu maîtres de sa destinée. Sans se douter, elle se trouve à la base d'une très grande vague. Ce petit représentant d'un Fagacée commence à se sentir important en s'élevant avec les flots. Notre touriste bombe le torse et en oublie ses compagnons de voyage. Il est certain d'être l'artisan de cette montée. Avec insolence, notre courtier se met à mépriser tous ceux sur qui se trouvent au-dessous de lui. Pourtant, ils ne ménagent pas leurs efforts à le faire monter toujours plus haut. Tellement imbu de lui-même, il s'imbibe de cocktails marins, s'enivre avec arrogance de sa gloire pourtant éphémère, double de volume et ne voit pas arriver le sommet… et sombre dans les abysses !

13/02/2009

Les renardeaux

En cette fin de journée d'avril, je prends le chemin du retour après une partie de pêche bredouille. Ma montée a été plus dominée par la rêverie que par la volonté de prendre une belle mouchetée ou de capturer le noble porteur de drapeau.
Les faciès de la rivière, l'observation des chemins tracés par les trichoptères, l'envol soudain de l'éphémère, alimentent mon imaginaire.
Un arbre est couché sur les flots, un courant rapide et turbulent sépare les rives. En face, un contre courant m'invite à y déposer ma mouche. Les mouvements de ma main, amplifiés par la canne, dictent à la soie son chemin. La ligne danse dans l'air en liberté contrôlée, son ballet s'achève en douceur, se posant délicatement en travers de la rivière, anticipant le rapide, plaçant une réserve de fil dans le contre courant d'en face. Tout ceci pour que mon artificielle puisse se promener aussi naturellement que possible. Le scion repositionne la soie à deux reprises permettant de prolonger la promenade de ma mouche. Diriger cette danse aérienne me fait oublier le but initial qu'est celui de prendre un des poissons nobles qui habitent ces lieux.
Un peu plus haut, je me laisse distraire par le manège du cincle plongeur, perché sur une pierre, exerçant quelques génuflexions avant de disparaître dans les flots à la recherche d'invertébrés, puis de refaire surface quelques mètres plus loin et de reprendre position sur une branche, une pierre ou une vieille souche.
Au détour d'une boucle serrée de ma Versoix, j'ai pris place sur un mamelon de mollasse pour y remonter mon bas de ligne après qu'une maladresse qui a conduit mon leurre à se positionner sur une branche hors de portée. Tout en effectuant le nœud baril, mon regard erre dans la direction où un petit bout de nylon, témoin de ma gaucherie, me nargue avant que mon attention soit captée par cet alcedinidae dans sa livrée brillante bleue vers le ciel, rousse et blanche en direction de l'eau, armé d'une puissante épée, prêt à plonger sur l'alevin insouciant.
Le soleil se dirige vers son aire de repos, me disant: il est l'heure. Canne posée dans ma main comme le fléau d'une balance, je remonte le sentier qui doit me conduire vers la petite route, heureusement interdite à la circulation.
Canne en équilibre, bottes repliées à la mousquetaire, sur cette voie mon pas s'allonge. Après une trentaine de minutes de marche, je m'immobilise. A dix brasses devant, trois petites boules de poils roulent à terre, se courent après, sautent l'une sur l'autre. Ce spectacle est une invitation à prendre place, jambes repliées en tailleur je m'assieds sur la chaussée et me laisse divertir par ces renardeaux. Vient le moment où, m'ayant vu, ils cessent leurs jeux et regardent, curieux, cet autre animal. L'un d'eux se rapproche, nos regards se croisent, les deux petits goupils restés en arrière se rapprochent à leur tour. Tout en nous dévisageant mutuellement, nous prenons plaisir à jouer qui copie l'autre en inclinant la tête d'un côté ou de l'autre.
Un glapissement vient du champ de blé encore vert. La récréation est terminée. Obéissants, les trois jeunes font demi-tour. Avant de disparaître dans la verdure, ils se retournent encore une fois, on se contemple et ils disparaissent dans la plantation.
Je me relève gonflé de bonheur et reprends le chemin du retour. Je remercie ces renardeaux pour ce moment inoubliable.

04/01/2009

Rencontre d'hiver

Octobre. Je suis aussi impatient que durant les semaines précédant une ouverture de la pêche de ma jeunesse. À chaque sortie, mes jambes me conduisent au bord de l'eau. Mes yeux scrutent le substrat sur lequel une eau claire se trémousse.
Le trois novembre, une tache claire de quelques décimètres de côté retient mon attention. Sur sa partie amont, une petite dépression. Le gravier déplacé forme un dôme à l'aval. Dix à douze brasses plus haut, deux truites sur une frayère peu creusée s'activent. Heureux, je dénombre les quatre premiers frais. Prélude, je l'espère, à de nombreuses autres.
Les jours suivants ne me déçoivent pas ; je passe de nombreuses heures à noter un maximum d'informations : situation géographique, longueur et largeur de l'espace utilisé, température de l'air et de l'eau, pression barométrique. Pour ce faire je n'ai pas lésiné sur le matériel.
Mi-novembre, je suis inquiet. À l’exception de trois frayères vues dans la Versoix, ces nids d'amour ne se concentrent pour l'instant que dans quelques dérivations.
La pluie est de retour. L'eau monte et se teinte. Dans ma tête, je vois toutes ces grandes lacustres qui, comme sur des plots de départ, attendent ce signal pour s'élancer dans cette migration dédiée à la postérité.
Le mois se retire sur la pointe des pieds en annonçant des lendemains prometteurs : quatre belles frayères ! En m'approchant de l'une d'elles, une vague remonte le courant, un flash argenté accompagne cette onde qui s'oppose avec vigueur à la direction prise par l'eau et, avant de disparaître, une lame fend la surface, la dorsale trahit la belle. Avec la fin de l'après-midi la lumière céleste décline ; je rentre avec la certitude de revenir.
Décembre. Je me mets à parcourir la Versoix de bas en haut, soit du Léman à Divonne. En cette fin d'après-midi, je décide, malgré la présence de mon chien, de suivre le cours de la rivière sur un secteur encore inexploré cette fin d'année. Il est vrai que l'accès aux chiens n'y est pas autorisé. Mais comme tout un chacun, lorsque l'on fait quelque chose de défendu, on se trouve de multiples "bonnes" excuses telles que : il est vieux et reste près de moi ; il est sage comme une image ; il m'obéit au doigt et à l'œil ; si je le rentre, je ne vais pas ressortir tout de suite et en ressortant plus tard, le fait de voir Carex me regarder en me suppliant de le prendre, je ne résisterai pas, excluant de fait la visite de cette partie de la rivière. Je m'engage donc dans la réserve en observant attentivement le fond du lit à la recherche des graviers retournés. Vient le moment où je vois trois taches claires distinctes qui contrastent avec le fond. Je sors mon matériel : instrument de positionnement, décamètre pliant, thermomètre, calepin et crayon qui ont remplacé plus fidèlement l'enregistreur électronique et j'entreprends les relevés.
J'entends au loin l'aboiement d'un chien, mais ce n'est pas celui de mon compagnon alors je décide, pour éviter toute rencontre, de rappeler mon chien. En me relevant, je le cherche et ne tarde pas à le voir, il est à douze ou quinze mètres. Son attitude est étrange et je constate que c'est lui qui aboie. Son timbre n'est pas coutumier, plutôt étranglé. Je ne tarde pas à comprendre en contemplant, à guère plus de sept ou huit pas de Carex un sanglier. Et il n'est pas seul ! J'en compte quatre, placés en arc de cercle. Je siffle tout doucement, ce qui a pour effet de calmer Carex qui s'assoit. C'est alors qu’une à une les bêtes noires s'en vont tranquillement. Une fois hors de vue, mon chien me rejoint.
Arrivé à la maison, je revois ces images et je sais que je retournerai occasionnellement dans ce modeste havre, mais sans mon quatre pattes, conscient que toute présence perturbe les habitants de ces lieux.
Le mois se termine non sans autres rencontres, toutes aussi merveilleuses les unes que les autres et le nombre de relevés s'additionnent pour atteindre les deux cents frayères qui n'ont cessé d'apparaître par vagues successives. L'arrivée de la nouvelle année n'y change rien, je m'interroge sur les raisons qui induisent ces pulsions entrecoupées de trêves plus ou moins longues.
Cette période de reproduction m'est devenue plus passionnante que celle de l'ouverture de la pêche qui reste un jour significatif dans la vie d'un pêcheur.

05/09/2008

La voix de la Versoix

La parole est à la Versoix.

Vous savez, même si l'on prend soin de vous, mettant tout en œuvre pour vous rendre une part non négligeable de votre espace de vie, trois mois dans un lit exigu, c'est long! Oh, pas seulement pour moi! Les truites, depuis quelques semaines, minifestent leur désir de se déplacer. Dame Nature a entendu nos besoins, elle a demandé à Pluie, l'une de ses filles, de me donner un avant goût de mon futur lieu de vie. Elle en a tant fait que ces hommes qui n'ont pas ménagé leur peine, ont choisi de me laisser m'ébattre dans mon cours d'origine réhabilité. Qu'ils pardonnent mon impatience. J'en suis consciente, je ne facilite pas la suite de leur labeur. J'ai ouï-dire qu'ils voulaient encore arranger ma berge en rive gauche. Je crois encore vivre un rêve et pourtant, j'ai peur de me réveiller entre deux murs.
Les truites qui attendaient dans les derniers retranchements de poursuivre leur pèlerinage sont heureuses; elles me l'ont fait savoir en jouant à remonter dans mes ondes.
Merci à ces thérapeutes qui se soucient de ma santé alors que tant d'autres ne cherchent que le profit égoïste à court terme, vilipendant le futur.

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03/09/2008

Un bavard

En appuyant mon vélo contre le tronc d'un frêne, non loin du canal qui alimente encore le moulin, je reconnais le "Paloma” de Marcel. Est-il monté ou s'est-il dirigé vers l'aval? Peut-être s'est-il rendu à la sortie d'eau sous la roue du moulin, où il y a un trou profond et de grosses truites? Bien qu'il y ait un écriteau "entrée et pêche interdites propriété privée”, je ne peux m'empêcher d'aller admirer les grosses fario qui s'y trouvent et la tentation est telle que je ne peux me contenir de lancer mon amorce. En tous les cas, Marcel n'est pas ici.
Je décide de monter vers la prise d'eau. J'aime pêcher le radier qui se trouve au-dessus du lac de retenue. C'est au beau milieu de ce plat en rive droite que j'ai attrapé m'a première grosse truite à la mouche. La couleur de l'eau n'est pas favorable à cette technique. C'est une eau de fonte de neige, verdâtre. Je décide de faire la montée à la dandinette.
Je longe le canal; il est profond et il est rare d'y observer des truites. Mais en montant, je prends plaisir à scruter l'eau. Le sentier s'écarte du canal pour s'élever avant de plonger sur le barrage. Pour traverser l'ouvrage, il faut emprunter une petite passerelle de planches fatiguées par le temps, certaines ont disparu, d'autres sont cassées et celles qui subsistent sont diablement glissantes.
Au milieu, il y a un pêcheur et à ses côtés je vois Marcel. Il me fait signe de le rejoindre. Le pêcheur dispose d'un matériel neuf impressionnant, en nombre et en qualité. L'homme est prolixe, nous donne de moult explications sur les façons de pêcher, nous décrit des parties de pêche dignes des années d'abondance. A l'en croire les truites étaient si grosses, qu'avec leur dorsale elles devaient rayer les ponts en les passant et les plus grandes bloquaient l'embouchure. Bref, nous avons beau être jeunes, nous restons très sceptiques devant tant de savoir.
Finalement, notre spécialiste se prépare enfin à lancer son leurre. Une énorme cuillère dorée reliée à un fil pour la pêche à l'espadon. Avec Marcel nous nous regardons sans mot dire. Je perçois dans les yeux de mon camarade une étincelle malicieuse, anticipant la scène.
Notre disciple de Saint-Pierre élève son bras, le coude s'arrête à la hauteur de son œil droit, l'avant-bras dirigé en arrière avec la canne pointant vers le sol. Soudain, son bras commence par tourner, entraînant dans son élan l'avant-bras, tout en traçant une développante de cercle avec la pointe de la canne qui entraîne le bas de ligne et la quincaillerie attachée à son extrémité. Alors que la canne n'a pas encore atteint la verticale, de son index il libère la ligne. Voilà le leurre métallique qui s'élève haut dans le ciel, renvoyant des éclats lumineux. Il décrit une lente courbe avant de se diriger vers le sol. Lors de ce passage aérien, il survole une branche bien garnie. Ce magnifique voyage spatial ne permet pas à la "Meps” d'atteindre l'eau.
Aurait-il dû se confier plutôt à Saint-André ? Toujours est-il qu'il rembobine et d'un geste ample et déterminé tire la ligne. La canne se courbe, la branche fait révérence, mais la monture ne quitte pas son poste. Tout en avançant la pointe de la canne en direction du piège, notre quidam mouline, le nylon s'allonge, la tension monte, les feuilles frétillent. Notre amoureux de la gaule, dans un dernier espoir s'éloigne de l'obstacle en tirant sur sa canne. Soudain, la tôle revient à pleine vitesse; elle passe à quelques pouces au-dessus de la tête de son propriétaire, poursuit sa course et amoureusement enlace les rameaux d'un buisson. En secouant sa canne en tout sens, le gars la tire à nouveau. A l'image d'un arc, elle accumule de l'énergie en se courbant. Sous la contrainte, le nylon s'étire comme un élastique. La verdure lassée de ce jeu, cède en réexpédiant le matériel à son propriétaire. Cette fois, la course est interrompue par la manche de la veste de notre homo sapiens. Il lui reste à extraire deux des hameçons du triple qui ont traversé l'étoffe et l'ardillon ne rend pas la chose facile.
En nous enfonçant dans la végétation, nous laissons exploser nos rires.

25/03/2008

Regardez les repartir c'est beau

Tous mes jours de congé sont consacrés à la pêche et ce Pâques ne déroge pas au rituel. Aujourd'hui, avec Marcel nous nous rendons au moulin de Fabry pour aller taquiner les truites de l'Allondon. À vélo, sur la route du Mandement, aidé par la bise, je suis Marcel sur son Paloma. Le rythme est soutenu, la bise m'aide et à force de faire la route, ma forme est bonne. Nous sommes en 1960, les cyclistes sont rares et chaque fois que l'occasion se présente, je me fais plaisir de rattraper et dépasser les vélomoteurs.
Nous arrivons à Satigny, grimpons la rampe de Choully puis descendons à tombeau ouvert jusqu'au pont de Fabry.
Avant de monter nos cannes, nous nous penchons par-dessus le parapet du pont et observons les truites. Nous en dénombrons une dizaine. Tout en discutant des diverses stratégies, nous montons notre matériel et chacun se rend sur le secteur de son choix.
Je descends tranquillement le cours de la rivière. La dandinette se balance au bout de la canne avant de voler par-dessus les flots pour plonger au plus près de la berge opposée. Le petit poisson casqué revient en dansant dans les flots. Cette danse est rythmée par de petits balancements de la canne pendant que le fil s'enroule sur le cadre.
Guidé par la ligne, le vairon sans tête se promène de rapides en fosses, par le travers ou le long des berges, derrière les embâcles et sous les souches. Il est malmené par les attaques vives des truites. Certains sont perdus par des lancers mal contrôlés ou la rencontre d'un obstacle. Les poissons au-dessous de la taille réglementaire sont relâchés. Ceci m'oblige à refaire des montages; montages dits à la bohémienne.
J'arrive vers une zone riche en gros blocs de mollasse. Prudence, ça glisse et je ne veux pas passer à l'eau, la bise souffle et il fait plutôt frais. Hier j'ai ri en voyant Marcel revenir trempé, il avait glissé sur un de ces blocs.
En arrivant à la hauteur de l'Allemogne, je décide de renouveler à nouveau l'eau de mes deux truites. Il faut dire aussi que j'ai toujours beaucoup de plaisir à les regarder, comme l'oiseleur qui se plaît à contempler ses volatiles.
J'ouvre le couvercle ce qui n'est pas indispensable au changement de l'eau, mais contempler les belles mouchetées est un juste motif. Je m'avance dans le lit de la rivière et retire le bouchon à la base du réservoir pour permettre à l'eau de s'évacuer. En maintenant l'ouverture supérieure grande ouverte, j'abaisse la petite prison et fais encore un pas. Le fond semble disparaître sous mon pied. D'un coup de rein, je tente de me rétablir et voilà que mon autre appui glisse, la boille m'échappe. Dégoulinant, je reprends contrôle, récupère le bidon à bretelles. Il est vide.  "Ouvrez, ouvrez la boille aux poissons. Regardez les repartir c'est beau"...
Je remonte sur la berge et emprunte le sentier pour retourner au moulin de Fabry, retire mon casse-croûte de la poche carnier. Il est trempe. Le fromage, le saucisson et l'œuf dur "cassé", sont récupérables mais le pain n'est qu'une bouillie infâme. J'accroche ma veste à la balustrade, suspends ma chemise aux branches d'un buisson, retire mes bottes avec quelques efforts et les vide.Le pantalon tombe, il trouve place sur la branche d'un arbre. Le vent du nord active le séchage, mais en attendant, il me gèle. À l'autre extrémité du pont, il y a la guérite de douaniers. Ce n'est plus sur sol Suisse mais si elle est ouverte, je serais à l’abri.
Quelle aubaine, la porte s'ouvre et j'entre. La pièce est petite, tout au plus huit mètres carrés. Un modeste bureau, une chaise et un fourneau cylindrique, mais pas de bois et mes allumettes ont aussi profité du bain forcé. Assis, je commence par passer le temps en lisant l'affichette collée au mur, elle m'apprend que chaque fonctionnaire est tenu de laisser ces lieux en état, que le bois de chauffe doit être disposé dans le panier prévu à cet effet, toute boisson est prohibée et que chaque passage doit être inscrit scrupuleusement dans le livre de bord. À défaut de bois, je pourrai lire. J'ouvre le tiroir au centre du bureau et j'y trouve une brochure avec des femmes très légèrement vêtues, dans l'autre tiroir quelques cadavres de bouteilles. Je prends mon mal en patience, le soleil joue avec les nuages qui défilent à toute vitesse, mes habits sont secoués et sèchent lentement.
Marcel revient. En voyant mes habits au vent, les bottes retournées et la boille vide il se dirige vers la guérite et je croise son regard, il affiche un sourire malicieux qui en dit long. Je lui raconte ma mésaventure. Rires !
J'endosse ma chemise encore humide et froide, les pantalons sont franchement mouillés. Après avoir enfilé des chaussettes qui n'ont pas eu le temps de sécher, je tire sur mes bottes pour me rechausser. La veste est passée. Et c'est dans cet inconfort que je reprends la route de retour.

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16/03/2008

Le rendez-vous

Demain matin de très bonne heure j'ai rendez-vous avec Jean-Pierre, l'Autre comme il se nomme lui-même. Nous nous sommes donné rendez-vous à quatre heures trois quarts du matin devant le BIT, actuellement c'est l'OMC et chacun en pense ce qu'il veut ; (
Je passe en revue mon matériel: le fil sur le cadre est changé, enroulé spires jointives. Les montures pour les dandinettes sont contrôlées; chacune est placée dans sa pochette. Une douzaine de casques, des tailles 2 et 1 sont groupés dans une boîte. Reste à caser une bobine de fil de coton rouge et une boîte d'allumettes. Tout ce petit matériel est mis dans les poches de ma veste. Le casse-croûte est disposé dans la poche carnier. Les vairons sont dans la boille placée dans la baignoire avec l'eau qui circule. Canne en main, je descends au garage à vélo, la fixe sur le cadre et vérifie la pression des pneus.
Il est temps d'aller dîner. Maman a préparé une tarte aux fromage avec des oignons et l'odeur qui émane du four me fait saliver. Nous n'avons pas la télévision et, une fois le repas pris, c'est la douche et au lit. Je règle le réveil sur quatre heures et hop, Morphée m'entraîne dans le pays des rêves.
Dans la nuit je me réveille et jette un coup d'œil sur le cadran du réveil. Je regarde les aiguilles du garde-temps et que vois-je? Il est quatre heures un quart. La sonnerie n'a pas retenti ou je ne l'ai pas entendue. En toute hâte, je m'habille, avale une tasse de lait que je ne prends pas le temps de chauffer, j'emporte une tranche de pain en guise de petit-déjeuner, endosse la boille, descends les sept étages et enfourche mon vélo.
Avec moins de dix minutes de retard j'arrive au lieu de rendez-vous. Je ne vois pas Jean-Pierre. Alors, sans perdre de temps, je pousse jusqu'au Reposoir. Mais, ne voyant pas le feu arrière du Solex au loin, je fais demi-tour et retourne au lieu de rendez-vous. Je consulte ma montre, le doute s'élève. Je remonte sur le vélo et vais voir l'horloge de l'école de Sécheron et l'incertitude s'évanouit. Les aiguilles me disent il est quatre heures moins dix.
Je me suis précipité une heure trop tôt. Il ne me reste qu'à aller attendre devant les grilles du BIT. Pour ne pas rester sans rien faire, je sors un vairon de l'eau, abrège sa douleur et me mets à monter la dandinette. Un sécuritas dans sa tournée regarde par-dessus mon épaule et repart en hochant la tête. Je n'ose envisager quelle peut être le fond de sa pensée.
Il est cinq heures, l'Autre n'est toujours pas là. Trente minutes plus tard je prends la route et pédale jusque vers Chavanne-des-Bois.
La journée est belle et j'ai trois magnifiques truites. J'apprendrai que Jean-Pierre, oui l'autre, est resté endormi. Il roupillait pendant que je faisais le pitre en montant une dandinette devant ce palais des palabres.

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