03/09/2008

Un bavard

En appuyant mon vélo contre le tronc d'un frêne, non loin du canal qui alimente encore le moulin, je reconnais le "Paloma” de Marcel. Est-il monté ou s'est-il dirigé vers l'aval? Peut-être s'est-il rendu à la sortie d'eau sous la roue du moulin, où il y a un trou profond et de grosses truites? Bien qu'il y ait un écriteau "entrée et pêche interdites propriété privée”, je ne peux m'empêcher d'aller admirer les grosses fario qui s'y trouvent et la tentation est telle que je ne peux me contenir de lancer mon amorce. En tous les cas, Marcel n'est pas ici.
Je décide de monter vers la prise d'eau. J'aime pêcher le radier qui se trouve au-dessus du lac de retenue. C'est au beau milieu de ce plat en rive droite que j'ai attrapé m'a première grosse truite à la mouche. La couleur de l'eau n'est pas favorable à cette technique. C'est une eau de fonte de neige, verdâtre. Je décide de faire la montée à la dandinette.
Je longe le canal; il est profond et il est rare d'y observer des truites. Mais en montant, je prends plaisir à scruter l'eau. Le sentier s'écarte du canal pour s'élever avant de plonger sur le barrage. Pour traverser l'ouvrage, il faut emprunter une petite passerelle de planches fatiguées par le temps, certaines ont disparu, d'autres sont cassées et celles qui subsistent sont diablement glissantes.
Au milieu, il y a un pêcheur et à ses côtés je vois Marcel. Il me fait signe de le rejoindre. Le pêcheur dispose d'un matériel neuf impressionnant, en nombre et en qualité. L'homme est prolixe, nous donne de moult explications sur les façons de pêcher, nous décrit des parties de pêche dignes des années d'abondance. A l'en croire les truites étaient si grosses, qu'avec leur dorsale elles devaient rayer les ponts en les passant et les plus grandes bloquaient l'embouchure. Bref, nous avons beau être jeunes, nous restons très sceptiques devant tant de savoir.
Finalement, notre spécialiste se prépare enfin à lancer son leurre. Une énorme cuillère dorée reliée à un fil pour la pêche à l'espadon. Avec Marcel nous nous regardons sans mot dire. Je perçois dans les yeux de mon camarade une étincelle malicieuse, anticipant la scène.
Notre disciple de Saint-Pierre élève son bras, le coude s'arrête à la hauteur de son œil droit, l'avant-bras dirigé en arrière avec la canne pointant vers le sol. Soudain, son bras commence par tourner, entraînant dans son élan l'avant-bras, tout en traçant une développante de cercle avec la pointe de la canne qui entraîne le bas de ligne et la quincaillerie attachée à son extrémité. Alors que la canne n'a pas encore atteint la verticale, de son index il libère la ligne. Voilà le leurre métallique qui s'élève haut dans le ciel, renvoyant des éclats lumineux. Il décrit une lente courbe avant de se diriger vers le sol. Lors de ce passage aérien, il survole une branche bien garnie. Ce magnifique voyage spatial ne permet pas à la "Meps” d'atteindre l'eau.
Aurait-il dû se confier plutôt à Saint-André ? Toujours est-il qu'il rembobine et d'un geste ample et déterminé tire la ligne. La canne se courbe, la branche fait révérence, mais la monture ne quitte pas son poste. Tout en avançant la pointe de la canne en direction du piège, notre quidam mouline, le nylon s'allonge, la tension monte, les feuilles frétillent. Notre amoureux de la gaule, dans un dernier espoir s'éloigne de l'obstacle en tirant sur sa canne. Soudain, la tôle revient à pleine vitesse; elle passe à quelques pouces au-dessus de la tête de son propriétaire, poursuit sa course et amoureusement enlace les rameaux d'un buisson. En secouant sa canne en tout sens, le gars la tire à nouveau. A l'image d'un arc, elle accumule de l'énergie en se courbant. Sous la contrainte, le nylon s'étire comme un élastique. La verdure lassée de ce jeu, cède en réexpédiant le matériel à son propriétaire. Cette fois, la course est interrompue par la manche de la veste de notre homo sapiens. Il lui reste à extraire deux des hameçons du triple qui ont traversé l'étoffe et l'ardillon ne rend pas la chose facile.
En nous enfonçant dans la végétation, nous laissons exploser nos rires.

10/07/2008

Le Sésame du pêcheur

La pêche bouge.

En remontant au début du XIXe siècle, la Suisse comptait moins de 2 millions d'habitants, on ne parlait pas de limitation des prises. Les pêcheurs se limitaient aux zones proches des habitations, établissant par la force des choses d'importantes réserves. Les prises étaient mangées dans le court terme, moyens restreints de conservation obligent; donc inutile de prendre plus que nécessaire.
L'augmentation de la population du XX ème engendre une pression accrue, une exploitation plus étendue des espaces de pêche. Il est devenu nécessaire d'imposer des quotas, une taille limite, des réserves et des périodes de trêve. Certainement que ce passage a fait des mécontents et beaucoup d'incompréhension.
Deux siècles plus tard en Suisse, la population humaine est multipliée par quatre, les espaces libres sont réduits comme peau de chagrin, la mobilité permet d'explorer les lieux les plus reculés. Les conditions de vie de nos frères nageurs se sont détériorées au point que le nombre de certaines espèces de poissons se trouvent aujourd'hui classées dans les catégories des menacés, fortement menacés et certaines ont même disparu. Ce constat, ainsi que le regard modifié sur nos frères les animaux , a imposé de nouvelles règles. Actuellement, la confédération exige que les cantons imposent une formation préalable à l'obtention du permis de pêche.
Les éternels mécontents n'y verront qu'une contrainte de plus. Ces exigences, c'est nous qui les créons par notre croissance et notre mode de vie.
Désolé, je ne crois pas en la croissance, même durable. Rien n'est infini. Toute fin est une renaissance.

Dès le 1 janvier 2009, tout nouveau preneur de permis de pêche de plus d'un mois devra justifier l'acquisition de compétence comprenant l'aspect de protection des animaux. Des cours de formation seront proposés à la fin de l'automne, valorisés par un test dont la réussite assure le Sésame qui donne droit au permis de pêche.

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