13/04/2008

Montée de l'eau

Il y a une semaine encore l'eau était claire. Aucun détail ne pouvait se dissimuler. Ils transparaissaient teintés or clair comme au travers d'un filtre photo.
La pluie s'est présentée, discrète, fine et persistante. Elle reconduit au sol les particules toxiques que nous avons rejetées (métaux lourds). Après quelques heures, elle a raison de mes vêtements. Sa constance lui permet de se laisser glisser sur ma peau.
Désagréable ou agréable ? Mon petit confort trouve cela fort désagréable alors que ma conscience me susurre: apprécie cette eau, c'est la vie.
De jour en jour le niveau des cours d'eau s'élève. Elle charrie des végétaux de taille grandissante. La turbidité augmente. Tout le lit est occupé. Par endroits, le liquide en sort. À l'apogée, la crue exprime sa puissance. L'eau est brune, chargée de terre, mais hélas, aussi  d'un grand nombre de poisons issus de notre société, drainés sur les surfaces bâties et les routes. Je ferme un instant les yeux, offrant ainsi plus de liberté à d'autres sens de s'exprimer. Mes narines perçoivent l'odeur caractéristique et nullement désagréable qui émane du fond. À l'écoute de la symphonie que cette nature me joue, mes oreilles cherchent à en discerner les instruments. Il y a le clapotis du liquide sur la berge, la branche qui bat la surface donne le rythme, courant et remous se frottent, les sons soutenus des chutes et, venant du fond, la percussion des pierres entraînées dans une danse folle.
Je rouvre les yeux et tout en contemplant le spectacle, je m'inquiète des conditions de vie des alevins. Dès que l'eau se sera éclaircie je pourrai me faire une idée des conséquences sur ceux qui ne dépendent plus de leur vésicule. Mais pour les plus jeunes, toutes les hypothèses restent ouvertes.
La pluie a cessé et, au cours des heures, l'eau devient graduellement plus transparente. J'arrive même à distinguer quelques alevins. Ils ont repris leurs postes de chasse et d'autres viennent occuper de nouveaux territoires.

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09/04/2008

Première nage dans la vie

Il y a trois mois déjà, les truites étaient en pleine migration et action de fraie. Elles m'ont offert des moments magiques. Il s'en est suivi une période sans agitation spectaculaire ni visible. Mais sous les pierres, à l'intérieur de petites perles orange, régnait une activité intense. Par la division des cellules, les organes qui constituent un être vivant s'organisent et se mettent en place. Très rapidement, un œil apparaît. On dit alors que l'œuf est oeillé. L'embryon est en plein développement. Parmi tous les œufs déposés, seule une moitié atteindra ce stade.
Vient le jour de l'éclosion. Guère plus du tiers parvient à sortir. Ceux qui y arrivent sortent avec quoi se nourrir durant un mois. Ils restent invisibles. Ce n'est pas le moment à s'aventurer en quête de nourriture. Il faut prendre des forces. S’il n'y a pas de crue importante, la grande majorité sera en mesure de poursuivre sa vie.
Par bonheur, les conditions ont été clémentes et le premier alevin est sorti, suivi à quelques jours d'intervalle par des dizaines d'autres.
Dans toutes les positions imaginables, je passe du temps à les observer, les photographier. Ce sont des petites virgules encore plaquées sur le fond de graviers fins, à proximité d'une pierre ou tout autre objet leur offrant un abri contre les prédateurs.
Il faut grandir le plus rapidement possible, leur survie en dépend. Alors ils passent leur temps à se nourrir. Mais, pour chercher pitance, il faut sortir du couvert au risque de se faire gober par un chabot ou une fario. Danger du ciel, le Martin-pêcheur veille de sa branche; les pattes dans l'eau, immobile, le héron veille. Non, ils ne sont pas les seuls à devoir manger et de cette période bien peu d'alevins en survivront.
Pour l'instant, je les contemple. Chacun contrôle un espace. Ils luttent dans les courants. Parfois l'un d'eux est contraint, bien malgré lui, à la volte-face. La maîtrise des lois de l'hydraulique est encore à travailler. La position et l'orientation de chacun de ces petits poissons sont un indice de la direction et de l'intensité des micro courants qui façonnent cet espace limité. Dans environ trente jours, leur vessie gazeuse sera opérationnelle. Ils quitteront ces zones proches des berges, sous quelques centimètres d'eau, pour aller chasser des proies dignes de leur espèce.
Les dangers sont toujours présents et à chaque stade de sa vie il rencontrera de terribles prédateurs. Il y a les oiseaux piscivores. Mais, le plus terrible est l'homme et je ne pense pas qu'au pêcheur. Nous tous, par nos comportements de grands consommateurs d'énergie, de produits en tous genres et d'objets futiles dont nous nous rendons esclaves tout en nous convaincant de leur utilité sommes responsables de la précarité de leur vie. Les gadgets aux plaisirs éphémères contribuent activement à une vaste et durable extermination.

19:39 Publié dans Nature | Lien permanent | Commentaires (1)