19/04/2009

En attente d'apparition

Me voilà arpentant les bords de la Versoix et de ses canaux depuis plusieurs semaines. À tel point que j'en oublie d'autres activités. Et ce dans le seul but de voir apparaître les premiers alevins de truite puis d'ombre. J'ai beau calculer et recalculer en faisant toute sorte d'hypothèses avec de l'eau dont la température a varié de quatre degrés et demi à huit degrés et demi. Les œufs déposés le trois novembre devaient éclore entre le vingt-trois décembre et le douze janvier. À cela j'ajoute un mois; les premières petites truites devaient se montrer entre mi-février et mi-mars. Mais, comme pour l'an passé, la nature me fait attendre mi avril. Oui, c'est le treize avril exactement que j'ai le bonheur de voir apparaître mes premières trutta.
Ces petites virgules, comme j'aime à les appeler, sont difficile à repérer et déjà diablement méfiantes, promptes à se cacher à la moindre suspicion de danger. C'est bien compréhensible, aucun adulte pour veiller sur eux. Trois jours plus tard, d'autres bébés se montrent. Tout ce petit monde cherche sa pitance quelques pas en aval du lieu qui les a vus naître.
En rentrant, quel n'est pas ma surprise en voyant des colonies d'alevins d'ombres alors que le frai de thymallus a débuté après que salmo trutta eût terminé sa phase de reproduction.
Si la virgule de la belle mouchetée est difficile à repérer et bien qu'elle soit plus massive que son cousin, l'ombre, lui, ressemble à une épingle. C'est que la truite n'affectionne pas la vie en groupe. Elle ne craint pas de se dissimuler dans les plus petites cavités. Elle est vive autant que craintive. Sa robe est une vraie tenue de camouflage. L'ombre, lui,  aime la compagnie. Au signal danger, tout le groupe se déplace, mais est impatient de revenir.  Il hait les espaces confinés. Son costume d'un beige uni est des plus élégant et si son habit le met à l'abri des regards sur fond de sable fin, son ombre portée trahit l'ombre.
Aujourd'hui, à chacune de mes sorties, ma curiosité me pousse à vous rechercher et lorsque la chance me sourit, le temps s'arrête pour vous observer, me faisant oublier par moments que la pêche est ouverte.

01/04/2009

Une brindille

Une petite brindille se sépare de son arbre et se laisse tomber en tourbillonnant dans l'air. Ce voyage aérien prend fin au contact de l'eau. La minuscule branche se pose sur une surface calme. Une de ces surfaces où l'eau hésite, ne sachant quelle direction prendre, peu encline à suivre le mouvement général qu'elle rejoindra de toute façon. Ce petit bout de bois danse sur les flots. Je le vois s'éloigner et bien vite il quitte mon champ de vision, mais pas celui de mes pensées.
Le fétu contemple les aspects bucoliques et pittoresques que lui offre la Versoix jusqu'à son embouchure dans le Léman. Le rameau suppose qu'il va passer plusieurs semaines de douce oisiveté, craignant de s'ennuyer. La bise se plaît à faire vivre une descente de folie à notre petit morceau de bois qui passe quelques jours très chahuté avant de se laisser prendre en douceur par le Rhône.
Notre tigelle fait des connaissances tout au long de son périple. Il y a ceux avec qui elle aime à se promener ou bavarder, mais elle se trouve souvent avec des voyageurs bizarres, issus de cours d'eau à l'odeur nauséabonde, des objets que la nature ne perdrait pas son temps à produire pour s'en séparer aussitôt. Les rares animaux de l'eau que notre herbe rencontre ont triste mine et nombreux sont les malades.
Ces mois de voyage l'ont conduite à la mer, sous le soleil. Mais son périple ne s'arrête pas là. Elle a entendu parler de l'océan et maintenant elle a hâte de le rejoindre. Pour l'instant, le ressac se joue d'elle en la renvoyant sur la rive. Elle y rencontre des consœurs, fait de nombreuses connaissances, côtoie des familles de crustacés, des végétaux terrestres tout comme des aquatiques. Il y a même des papiers, des feuilles et divers objets en plastique, des récipients en tous genres, fait d'aluminium, de matériaux composites et des nodules noirs auxquels il vaut mieux éviter de se frotter. Soudain, c'est l'obscurité la plus totale lorsqu'un oiseau vient se coucher sur ce petit morceau de chêne, le contraignant ainsi à sombrer dans les bras de Morphée et sombrer dans un sommeil profond et bien mérité.
Soudain, et sans trop comprendre comment, voilà que ce petit représentant d'un arbre situé à quelque mille cinq cents kilomètres, route aérienne, de là se trouve planant au-dessus de l'océan. L'oiseau, en reprenant son vol, l'a embarquée dans ses plumes, franchissant ainsi le détroit de Gibraltar avant de quitter son transporteur. Non qu'elle ne s'y trouvât pas bien, mais l'envie de liberté la taraude. Toutefois, la brindille n'est pas très rassurée en voyant cette immense étendue d'eau. S'armant de courage, elle quitte son abri passager et ne tarde pas à rejoindre l'onde verte.
Quelque peu déboussolée, elle se laisse bercer par les vagues, bien peu maîtres de sa destinée. Sans se douter, elle se trouve à la base d'une très grande vague. Ce petit représentant d'un Fagacée commence à se sentir important en s'élevant avec les flots. Notre touriste bombe le torse et en oublie ses compagnons de voyage. Il est certain d'être l'artisan de cette montée. Avec insolence, notre courtier se met à mépriser tous ceux sur qui se trouvent au-dessous de lui. Pourtant, ils ne ménagent pas leurs efforts à le faire monter toujours plus haut. Tellement imbu de lui-même, il s'imbibe de cocktails marins, s'enivre avec arrogance de sa gloire pourtant éphémère, double de volume et ne voit pas arriver le sommet… et sombre dans les abysses !

08/03/2009

Mort à la maternité

Quel n'est pas mon bonheur en observant de nombreuses frayères. Le trois novembre je découvre, dans le canal de Versoix, la première frayère de l'année, bien marquée. L'an passé, au même endroit, j'avais constaté plusieurs zones de reproduction. Il semble que la nature arrive, après plusieurs années, à reprendre le dessus. À chacune de mes sorties, promenade de Carex oblige, je relève la position de chaque nouvelle frayère et si la chance me sourit, je note le nombre et la taille des truites présentes. À ma surprise, le nombre de postes travaillés par dame fario, est bien plus élevé que l'année précédente. Ces nids sont essentiellement regroupés entre deux ponts qui permettent le franchissement du chemin Villars. Décembre. Il m'est difficile, en l'absence de salmo trutta en pleine action, d'assurer que des œufs ont été à nouveau déposés.
La Versoix n'est pas en reste. Les espaces, dont le fond a été retourné, sont de taille souvent beaucoup plus importante; ils sont moins concentrés. Le nombre de ces taches claires présentant une dépression à l'amont et un mont à l'aval, accuse une croissance réjouissante, bien qu'encore insuffisantes pour vraiment assurer le futur.
Il faut encore patienter avant de voir nager cette nouvelle génération. Avec de l'eau qui oscille entre quatre et sept degrés, il faut près de quatre-vingts jours avant que les larves éclosent. La réserve de nourriture du sac vitellin va leur permettre de rester bien à l'abri pendant quelques semaines encore avant que je puisse les voir.
Début mars, un inconscient, et croyez bien je me retiens d'utiliser les mots qui résonnent dans ma tête, rejette l'eau de sa piscine dans le canal et ce juste à l'amont de la plus importante maternité de ce canal. Plusieurs générations de truites meurent ainsi. Combien de temps faudra-t-il pour revoir une production égale à celle de cette année ?

13/02/2009

Les renardeaux

En cette fin de journée d'avril, je prends le chemin du retour après une partie de pêche bredouille. Ma montée a été plus dominée par la rêverie que par la volonté de prendre une belle mouchetée ou de capturer le noble porteur de drapeau.
Les faciès de la rivière, l'observation des chemins tracés par les trichoptères, l'envol soudain de l'éphémère, alimentent mon imaginaire.
Un arbre est couché sur les flots, un courant rapide et turbulent sépare les rives. En face, un contre courant m'invite à y déposer ma mouche. Les mouvements de ma main, amplifiés par la canne, dictent à la soie son chemin. La ligne danse dans l'air en liberté contrôlée, son ballet s'achève en douceur, se posant délicatement en travers de la rivière, anticipant le rapide, plaçant une réserve de fil dans le contre courant d'en face. Tout ceci pour que mon artificielle puisse se promener aussi naturellement que possible. Le scion repositionne la soie à deux reprises permettant de prolonger la promenade de ma mouche. Diriger cette danse aérienne me fait oublier le but initial qu'est celui de prendre un des poissons nobles qui habitent ces lieux.
Un peu plus haut, je me laisse distraire par le manège du cincle plongeur, perché sur une pierre, exerçant quelques génuflexions avant de disparaître dans les flots à la recherche d'invertébrés, puis de refaire surface quelques mètres plus loin et de reprendre position sur une branche, une pierre ou une vieille souche.
Au détour d'une boucle serrée de ma Versoix, j'ai pris place sur un mamelon de mollasse pour y remonter mon bas de ligne après qu'une maladresse qui a conduit mon leurre à se positionner sur une branche hors de portée. Tout en effectuant le nœud baril, mon regard erre dans la direction où un petit bout de nylon, témoin de ma gaucherie, me nargue avant que mon attention soit captée par cet alcedinidae dans sa livrée brillante bleue vers le ciel, rousse et blanche en direction de l'eau, armé d'une puissante épée, prêt à plonger sur l'alevin insouciant.
Le soleil se dirige vers son aire de repos, me disant: il est l'heure. Canne posée dans ma main comme le fléau d'une balance, je remonte le sentier qui doit me conduire vers la petite route, heureusement interdite à la circulation.
Canne en équilibre, bottes repliées à la mousquetaire, sur cette voie mon pas s'allonge. Après une trentaine de minutes de marche, je m'immobilise. A dix brasses devant, trois petites boules de poils roulent à terre, se courent après, sautent l'une sur l'autre. Ce spectacle est une invitation à prendre place, jambes repliées en tailleur je m'assieds sur la chaussée et me laisse divertir par ces renardeaux. Vient le moment où, m'ayant vu, ils cessent leurs jeux et regardent, curieux, cet autre animal. L'un d'eux se rapproche, nos regards se croisent, les deux petits goupils restés en arrière se rapprochent à leur tour. Tout en nous dévisageant mutuellement, nous prenons plaisir à jouer qui copie l'autre en inclinant la tête d'un côté ou de l'autre.
Un glapissement vient du champ de blé encore vert. La récréation est terminée. Obéissants, les trois jeunes font demi-tour. Avant de disparaître dans la verdure, ils se retournent encore une fois, on se contemple et ils disparaissent dans la plantation.
Je me relève gonflé de bonheur et reprends le chemin du retour. Je remercie ces renardeaux pour ce moment inoubliable.

27/01/2009

juin 1928

En cette fin de semaine de juin 1928, une belle journée s'annonce. Robert, 8 ans, se réjouit car il sait qu'avec son père ils vont aller se promener au bord du lac pendant que maman prépare le repas dominical. Oui, il aime à se rendre sur les quais, marcher sur les rives du plan d'eau, non pour y admirer les bateaux, mais pour regarder les pêcheurs! Des heures durant, il reste à les regarder attraper toutes sortes de poissons. Ah, qu'il aimerait pouvoir, lui aussi, prendre des poissons. Son père aimerait bien faire plaisir à son fils, mais les fins de mois sont difficiles.
De retour à la maison, la table est mise. Une fois de plus, maman a fait des miracles. Tous trois se retrouvent devant une assiette garnie et là, l'enfant raconte sa promenade matinale avec une passion particulière pour ces pêcheurs. Avec frénésie il décrit formes et couleurs de ces vertébrés aquatiques. Observant fiston, Joséphine décide d'en parler à l'un de ses frères.
Juillet est chaud et les précipitations, même timides, sont rares. Presque tous les jours, Robert se rend vers les débarcadères, sur les enrochements. Il observe et enregistre chaque geste des pêcheurs. Arrive le jour de son anniversaire et, oh merveille, oncle Hyacinthe lui fait cadeau d'une canne, une dizaine d'hameçons, quelques plombs et un fin bouquet de catgut. Les yeux du gamin brillent de mille feux de plaisir et son oncle lui propose de  lui acheter ses futures prises. Malgré son jeune âge, l'enfant sait ce que cela représente. Son père est un artisan graveur, amoureux du travail précis et soigné. Il n'a pas le goût du commerce,  l'argent du ménage a du mal à rentrer.
Le lendemain matin de bonne heure, canne en main et matériel en poche, Robert s'engage en direction des Eaux-Vives. En chemin, il fait une petite halte pour extraire de terre quelques lombrics. Arrivé au bord de l'eau, il attache à l'extrémité de la canne une longueur de cordonnet, prélevé dans la boîte à couture de sa mère. Il  lui ajoute un brin de catgut. Il lui reste à fixer l'hameçon et ce n'est pas chose facile. Il a bien observé les pêcheurs qui fixaient l'extrémité du fil à la hampe de l'hameçon en ligaturant les deux objets avec du fil. Grâce à la boîte à trésors de maman, Robert peut armer sa canne convenablement. Quand tout est monté, il n'y a plus que le ver à enfiler sur le crochet métallique. Mais il se débat, le bougre ! C’est encore un tour de main qu'il va falloir maîtriser.
Le petit animal au corps mou est plongé dans l'eau et là, une longue attente commence, c'est l'apprentissage de la patience.

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04/01/2009

Rencontre d'hiver

Octobre. Je suis aussi impatient que durant les semaines précédant une ouverture de la pêche de ma jeunesse. À chaque sortie, mes jambes me conduisent au bord de l'eau. Mes yeux scrutent le substrat sur lequel une eau claire se trémousse.
Le trois novembre, une tache claire de quelques décimètres de côté retient mon attention. Sur sa partie amont, une petite dépression. Le gravier déplacé forme un dôme à l'aval. Dix à douze brasses plus haut, deux truites sur une frayère peu creusée s'activent. Heureux, je dénombre les quatre premiers frais. Prélude, je l'espère, à de nombreuses autres.
Les jours suivants ne me déçoivent pas ; je passe de nombreuses heures à noter un maximum d'informations : situation géographique, longueur et largeur de l'espace utilisé, température de l'air et de l'eau, pression barométrique. Pour ce faire je n'ai pas lésiné sur le matériel.
Mi-novembre, je suis inquiet. À l’exception de trois frayères vues dans la Versoix, ces nids d'amour ne se concentrent pour l'instant que dans quelques dérivations.
La pluie est de retour. L'eau monte et se teinte. Dans ma tête, je vois toutes ces grandes lacustres qui, comme sur des plots de départ, attendent ce signal pour s'élancer dans cette migration dédiée à la postérité.
Le mois se retire sur la pointe des pieds en annonçant des lendemains prometteurs : quatre belles frayères ! En m'approchant de l'une d'elles, une vague remonte le courant, un flash argenté accompagne cette onde qui s'oppose avec vigueur à la direction prise par l'eau et, avant de disparaître, une lame fend la surface, la dorsale trahit la belle. Avec la fin de l'après-midi la lumière céleste décline ; je rentre avec la certitude de revenir.
Décembre. Je me mets à parcourir la Versoix de bas en haut, soit du Léman à Divonne. En cette fin d'après-midi, je décide, malgré la présence de mon chien, de suivre le cours de la rivière sur un secteur encore inexploré cette fin d'année. Il est vrai que l'accès aux chiens n'y est pas autorisé. Mais comme tout un chacun, lorsque l'on fait quelque chose de défendu, on se trouve de multiples "bonnes" excuses telles que : il est vieux et reste près de moi ; il est sage comme une image ; il m'obéit au doigt et à l'œil ; si je le rentre, je ne vais pas ressortir tout de suite et en ressortant plus tard, le fait de voir Carex me regarder en me suppliant de le prendre, je ne résisterai pas, excluant de fait la visite de cette partie de la rivière. Je m'engage donc dans la réserve en observant attentivement le fond du lit à la recherche des graviers retournés. Vient le moment où je vois trois taches claires distinctes qui contrastent avec le fond. Je sors mon matériel : instrument de positionnement, décamètre pliant, thermomètre, calepin et crayon qui ont remplacé plus fidèlement l'enregistreur électronique et j'entreprends les relevés.
J'entends au loin l'aboiement d'un chien, mais ce n'est pas celui de mon compagnon alors je décide, pour éviter toute rencontre, de rappeler mon chien. En me relevant, je le cherche et ne tarde pas à le voir, il est à douze ou quinze mètres. Son attitude est étrange et je constate que c'est lui qui aboie. Son timbre n'est pas coutumier, plutôt étranglé. Je ne tarde pas à comprendre en contemplant, à guère plus de sept ou huit pas de Carex un sanglier. Et il n'est pas seul ! J'en compte quatre, placés en arc de cercle. Je siffle tout doucement, ce qui a pour effet de calmer Carex qui s'assoit. C'est alors qu’une à une les bêtes noires s'en vont tranquillement. Une fois hors de vue, mon chien me rejoint.
Arrivé à la maison, je revois ces images et je sais que je retournerai occasionnellement dans ce modeste havre, mais sans mon quatre pattes, conscient que toute présence perturbe les habitants de ces lieux.
Le mois se termine non sans autres rencontres, toutes aussi merveilleuses les unes que les autres et le nombre de relevés s'additionnent pour atteindre les deux cents frayères qui n'ont cessé d'apparaître par vagues successives. L'arrivée de la nouvelle année n'y change rien, je m'interroge sur les raisons qui induisent ces pulsions entrecoupées de trêves plus ou moins longues.
Cette période de reproduction m'est devenue plus passionnante que celle de l'ouverture de la pêche qui reste un jour significatif dans la vie d'un pêcheur.

14/12/2008

Auprès d'elle

Certaines mauvaises langues me font remarquer qu'elle est bien plus âgée que moi. Qu'à cela ne tienne ! Car quelque soit son humeur, mon plaisir est sans cesse renouvelé et je ne me lasse pas de la contempler, sentir son odeur, écouter me conter sa vie. Être à ses côtés me rassérène.
Toujours parée avec goût, jamais de couleurs criardes, son habillement, nullement ostentatoire la met en valeur. Elle porte un soin particulier et naturel à être en harmonie avec le moment présent. Qu'elle soit impétueuse ou langoureuse, ses mouvements restent continûment empreints de volupté. Sous le soleil, le tulle dont elle se drape laisse deviner quelques menus détails de son anatomie.
Son parfum, en symbiose avec les circonstances, éveille mes sens. Les yeux fermés ou dans l'obscurité, son exhalaison me renseigne sur ses états d'âme.
Ses complaintes m'ont bercé alors que je n'étais qu'un nourrisson. Vous comprendrez sans peine le ravissement qui me transporte en percevant le timbre de sa voix. Sans équivoque, rien que par son intonation, je sais si elle est heureuse, triste, mélancolique, enjouée, gaie, sévère, joueuse. Ces inflexions me guident.
Oh ravissement suprême, celui de venir m'asseoir près de son lit et de la caresser. Ce lit, elle le partage avec bonheur. N'allez pas imaginer qu'elle est paresseuse et passe sa vie dans son plumard. Certes, lorsqu'elle en sort, ce n'est pas pour entrer dans un autre comme c'est l'habitude d'une de ses amies.
Vous admettrez sans peine que je puisse passer le plus clair de mon temps auprès d'elle en l'écoutant me conter sa vie, ses moments de bonheur, ses peines et ses souffrances infligées par des êtres avides et sans considération pour leur prochain, guidés par le seul désir de la possession. De vrais esclavagistes. Impossible de rester indifférent, ses peines se font miennes.
Qui mieux qu'elle peut vous raconter sa vie ? Alors je lui laisse la parole.

J'ai vu le jour au pied d'un glacier. Et pas n'importe lequel! Le glacier du Rhône qui, de retour de promenade, a trouvé la vue si belle qu'il a décidé de faire une petite pause de quatre mille ans environ. Durant mes premiers siècles, on disait de moi que j'étais un vrai torrent, jouant dans la toundra. J'aimais batifoler dans les éboulis, entre argousiers, armoise, uvette, saules nains et genévriers. Cheval, bison et renne venaient s'abreuver. Les truites et les chabots furent parmi les premiers à affectionner mon eau. Il ne faudra guère plus de mille cinq cents à deux-mille ans pour voir une flore et une faune nouvelle arriver: pins, bouleaux, cerfs élaphes, chevreuils, sangliers, canidés, félidés, mustélidés, lagomorphes, marmottes, alors que rennes et gloutons s'en sont allés.
Au loin, de la fumée s'élevait en quelques lieux, sans que je ne m’en explique la raison. Toute chose trouve son épilogue, un jour je vis arriver un animal que je n’avais encore jamais vu. Sa stratégie de chasse s'apparentait à celle des loups à la différence qu'il avait recours à des objets et au feu. Ce nouvel animal pour moi, venait prélever bisons, aurochs, cerfs pour nourrir son clan. Dès cet instant, je compris l'origine de ces fumées lointaines que j'observais.

Durant près de dix mille ans, je vécus paisiblement, entourée d'une faune diversifiée et de végétaux de toutes tailles. Jusqu'au jour où cette espèce se déplaçant sur deux pattes, devint plus nombreuse, s'installât près de mon embouchure et fît de plus en plus d'incursions dans les forêts que je traversais; exploitant la chênaie à charme en taillis de manière totalement abusive. Les sols ont été incendiés, piétinés par le bétail jusqu'à l'imperméabilisation du sol. Ce procédé se répétât au point que des hommes prirent finalement la décision d'interdire puis de réglementer l'exploitation forestière.

D'autres méfaits ont modifié mes conditions d'existence. Ma santé et par là-même la vie de très nombreuses espèces ont disparu et d'autres sont toujours en danger. Ces bipèdes, conquérants et bâtisseurs venu du sud n'ont pas hésité à détourner une partie de mon eau avant qu'elle ne sorte de terre pour alimenter, via un aqueduc, le centre urbain d'une de leurs colonies "Noviodunum", aujourd'hui Nyon. Mais mon eau ne l'abreuve plus. De cette époque, je ne garde pas de mauvais souvenirs, ni de séquelles. Je m'écoulais alors libre et en pleine santé.

Vint le moment où, sous l'exemple des Romains, les hommes se sont mis à construire des châteaux. L'attrait de l'eau est tel qu'ils édifiaient ces bâtiments  de préférence près des plans ou cours d'eau. Je n'ai pas été épargnée. Ces homo sapiens sapiens, comme ils aiment se désigner eux-mêmes (quel savoir?)  m'exploitent sans vergogne, détournent mon eau pour moudre  le grain, battre le chanvre et des écorces, des martinets frappent le fer, des foulons à drap et à papier resserrent les fibres, j'entraîne des scies pour débiter les arbres. Des canaux sont tracés à ce dessein, des murs sont édifiés. Avides, ils limitent mon espace, réduisent mes ramifications à l'approche de mon embouchure, condamnent mon delta. Mes îles, qu'ils ont bien dû apprécier puisqu'ils ont nommé cet espace "Belles Iles", ont disparu. Sans réflexion aucune, il construisent leurs habitations sur les bords de ce qu'il reste de mon lit. Mais il m'arrive d'en sortir. Ils refusent d'admettre leur erreurs, construisent des murs. Mon eau, ce breuvage indispensable à la vie, est utilisée pour le transport de leurs déchets. Plus cet animal se considère important et plus il produit des ordures.

Un jour, ces humains devront bien se rendre à l'évidence: sans cours d'eau la vie disparaît. Après des études et beaucoup de bavardage, il réussissent à retenir une petite part de leurs immondices. Pensez donc: cela coûte de l'argent. Des produits nouveaux sont synthétisés chaque jour, sans se soucier de ce qu'il deviendront, ni des conséquences liées à la fabrication et à l'élimination.
Mon manque de liberté ne me permet pas de me rétablir. Les hommes entreprennent de distendre les corsets imposés. Le veau d'or étantt toujours debout, il ne faut pas que cela revienne cher. Mais, je remercie tout de même ceux qui se battent pour  moi et font de leur mieux avec les chiches moyens mis à leur disposition. Pour les financiers, économistes et autres membres de cette clique, leur argent, c'est sur mon dos qu'il se le sont fait et avec la sueur des leurs qu'ils exploitent sans honte. Mais ça, c'est de l'affaire des hommes.

07/12/2008

Le Héron

Comme les années précédentes, avec un petit groupe de pêcheurs, nous consacrons une journée à la préparation des espaces de reproduction. Il nous faut les rendre aussi accueillants que possible. Les refuges libérés de tout obstacle permettent aux truites de se sentir à l'abri.
Depuis, mes temps libres sont absorbés par l'observation et le suivi des frayères, quelles aient été préparées ou non. Chaque observation de surface travaillée par salmo trutta est située, mesurées. Et quel bonheur de pouvoir observer une truite ou un couple en pleine activité. Ces nids de gravier semblent nombreux, l'année s'annonce prometteuse.
À chaque visite des canaux que nous avons préparés, soit tous les quatre à cinq jours, je profite pour surveiller l'apparition de ces maternités. En dégageant les grilles des branches et feuilles mortes qui s'y amoncellent, je contemple un héron perché sur l'une des frayères. Ses pattes prennent appui sur une surface confortable qui lui offre une vision parfaite du secteur. Si, en marchant d'un pas sûr, je feins de ne pas le voir, je peux passer très près de cette statue vivante. Mais s’il m'arrive, même à bonne distance, de le fixer, je vois des petits mouvements lents s'opérer. Le volatile gris se positionne avant de déployer ses ailes et de s'élever en repliant son long cou tout en pointant son bec comme une lance  dans la direction choisie.
Bien que je ne voie plus de truite et qu'aucune surface de gravier n'aie reçu de visite de Téléostéens, je reste confiant car une personne ornithologue de son état, m'avait expliqué qu'il faut laisser faire la nature qui assure un équilibre. À ma question "qu'en est-il des milieux perturbés" il m'apaise avec la même assurance. Après chaque ronde,  je rentre donc confiant et m'attends à ce qu'à la prochaine tournée, j'aurais enfin la satisfaction de voir du gravier fraîchement retourné.
Depuis quelque temps, je ne vois plus le héron, la truite non plus. Les petits cailloux restent d'un brun rouille sombre uniforme. À mon grand désespoir, je comprends le sens de cet équilibre, il est parfait ! Héron et salmo trutta ne sont plus.

05/09/2008

La voix de la Versoix

La parole est à la Versoix.

Vous savez, même si l'on prend soin de vous, mettant tout en œuvre pour vous rendre une part non négligeable de votre espace de vie, trois mois dans un lit exigu, c'est long! Oh, pas seulement pour moi! Les truites, depuis quelques semaines, minifestent leur désir de se déplacer. Dame Nature a entendu nos besoins, elle a demandé à Pluie, l'une de ses filles, de me donner un avant goût de mon futur lieu de vie. Elle en a tant fait que ces hommes qui n'ont pas ménagé leur peine, ont choisi de me laisser m'ébattre dans mon cours d'origine réhabilité. Qu'ils pardonnent mon impatience. J'en suis consciente, je ne facilite pas la suite de leur labeur. J'ai ouï-dire qu'ils voulaient encore arranger ma berge en rive gauche. Je crois encore vivre un rêve et pourtant, j'ai peur de me réveiller entre deux murs.
Les truites qui attendaient dans les derniers retranchements de poursuivre leur pèlerinage sont heureuses; elles me l'ont fait savoir en jouant à remonter dans mes ondes.
Merci à ces thérapeutes qui se soucient de ma santé alors que tant d'autres ne cherchent que le profit égoïste à court terme, vilipendant le futur.

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03/09/2008

Un bavard

En appuyant mon vélo contre le tronc d'un frêne, non loin du canal qui alimente encore le moulin, je reconnais le "Paloma” de Marcel. Est-il monté ou s'est-il dirigé vers l'aval? Peut-être s'est-il rendu à la sortie d'eau sous la roue du moulin, où il y a un trou profond et de grosses truites? Bien qu'il y ait un écriteau "entrée et pêche interdites propriété privée”, je ne peux m'empêcher d'aller admirer les grosses fario qui s'y trouvent et la tentation est telle que je ne peux me contenir de lancer mon amorce. En tous les cas, Marcel n'est pas ici.
Je décide de monter vers la prise d'eau. J'aime pêcher le radier qui se trouve au-dessus du lac de retenue. C'est au beau milieu de ce plat en rive droite que j'ai attrapé m'a première grosse truite à la mouche. La couleur de l'eau n'est pas favorable à cette technique. C'est une eau de fonte de neige, verdâtre. Je décide de faire la montée à la dandinette.
Je longe le canal; il est profond et il est rare d'y observer des truites. Mais en montant, je prends plaisir à scruter l'eau. Le sentier s'écarte du canal pour s'élever avant de plonger sur le barrage. Pour traverser l'ouvrage, il faut emprunter une petite passerelle de planches fatiguées par le temps, certaines ont disparu, d'autres sont cassées et celles qui subsistent sont diablement glissantes.
Au milieu, il y a un pêcheur et à ses côtés je vois Marcel. Il me fait signe de le rejoindre. Le pêcheur dispose d'un matériel neuf impressionnant, en nombre et en qualité. L'homme est prolixe, nous donne de moult explications sur les façons de pêcher, nous décrit des parties de pêche dignes des années d'abondance. A l'en croire les truites étaient si grosses, qu'avec leur dorsale elles devaient rayer les ponts en les passant et les plus grandes bloquaient l'embouchure. Bref, nous avons beau être jeunes, nous restons très sceptiques devant tant de savoir.
Finalement, notre spécialiste se prépare enfin à lancer son leurre. Une énorme cuillère dorée reliée à un fil pour la pêche à l'espadon. Avec Marcel nous nous regardons sans mot dire. Je perçois dans les yeux de mon camarade une étincelle malicieuse, anticipant la scène.
Notre disciple de Saint-Pierre élève son bras, le coude s'arrête à la hauteur de son œil droit, l'avant-bras dirigé en arrière avec la canne pointant vers le sol. Soudain, son bras commence par tourner, entraînant dans son élan l'avant-bras, tout en traçant une développante de cercle avec la pointe de la canne qui entraîne le bas de ligne et la quincaillerie attachée à son extrémité. Alors que la canne n'a pas encore atteint la verticale, de son index il libère la ligne. Voilà le leurre métallique qui s'élève haut dans le ciel, renvoyant des éclats lumineux. Il décrit une lente courbe avant de se diriger vers le sol. Lors de ce passage aérien, il survole une branche bien garnie. Ce magnifique voyage spatial ne permet pas à la "Meps” d'atteindre l'eau.
Aurait-il dû se confier plutôt à Saint-André ? Toujours est-il qu'il rembobine et d'un geste ample et déterminé tire la ligne. La canne se courbe, la branche fait révérence, mais la monture ne quitte pas son poste. Tout en avançant la pointe de la canne en direction du piège, notre quidam mouline, le nylon s'allonge, la tension monte, les feuilles frétillent. Notre amoureux de la gaule, dans un dernier espoir s'éloigne de l'obstacle en tirant sur sa canne. Soudain, la tôle revient à pleine vitesse; elle passe à quelques pouces au-dessus de la tête de son propriétaire, poursuit sa course et amoureusement enlace les rameaux d'un buisson. En secouant sa canne en tout sens, le gars la tire à nouveau. A l'image d'un arc, elle accumule de l'énergie en se courbant. Sous la contrainte, le nylon s'étire comme un élastique. La verdure lassée de ce jeu, cède en réexpédiant le matériel à son propriétaire. Cette fois, la course est interrompue par la manche de la veste de notre homo sapiens. Il lui reste à extraire deux des hameçons du triple qui ont traversé l'étoffe et l'ardillon ne rend pas la chose facile.
En nous enfonçant dans la végétation, nous laissons exploser nos rires.

20/08/2008

Défaillance cérébrale

Avez-vous déjà remarqué qu'en dissimulant le jouet d'un bébé, jusqu'à l'âge de 8-10 mois, derrière son dos, il se met à pleurer, ou s'en désintéresse. Car pour lui l'objet qu'il ne peut voir n'existe plus.
Mais à ma grande surprise, j'observe fréquemment des bipèdes qui physiquement n'ont rien du tout petit et qui considèrent pourtant  nombre d'objets qu'ils ont placé hors de leur vue immédiate comme inexistant.
Faut-il en conclure que ce type d'humain n'a pas évolué depuis sa naissance ou est-ce lié à une défaillance cérébrale? Même si l'éducation a fait défaut, il me semble que la plus élémentaire réflexion devrait suffire.
Reprendre avec soi la boîte, la bouteille ou la canette ne semble pas un problème. D'autant moins, que son contenu a été consommé et que le réceptacle est bien moins pesant, son volume peut être réduit excepté pour la bouteille en verre. Et n'oublions pas que les matériaux qui enveloppent les produis de consommation peuvent être revalorisés par la récupération.
De ce noir constat, il y a plus inquiétant: quand certains individus jettent derrière leur habitation toutes sortse d'objets. Aujourd'hui, j'y ai même trouvé un caddyi " neuf " de grand magasin comme l'atteste l'image.

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10/08/2008

Remonte estivale

Revenant de promenade avec Carex je crois voir, au loin, une truite sauter. Je ne peux y croire ! pas en cette saison ! Une semaine plus tard, un monsieur me dit avoir vu bondir un grand poisson hors de l'eau. Il écarte ses mains de manière à représenter la taille approximative de ce membre de la famille des actinoptérygiens. La longueur ainsi représentée est d'environ septante centimètres. Ma réfutation n'a plus de raison, j'ai bien aperçu une truite au-dessus des flots.
Quelques jours plus tard, descendant le sentier en direction de la rivière, canne à mouche en main, bottes aux pieds, je regarde l'eau bouillonnante. Subitement, un trait surligne l'onde, une magnifique truite bondit entre deux sommets de vagues.
Plus une seconde à perdre, je fais demi-tour, troque mon matériel de pêche contre le matériel photo et me rends à l'endroit où le salmonidé s'est élancé hors du liquide. Je ne tarde pas à voir une caudale qui fend l'eau et une silhouette se faufilant furtivement sous les remous de surface. Est-ce Salmo trutta lacustris qui entame sa migration et combien sont-elles ? Une, deux, trois ou plus? Je n'en ai aucune idée.
Le voleur d'images est fixé sur son trépied, l'objectif dirigé dans le secteur où l'activité me semble la plus probable, mon doigt positionné sur le déclencheur.  Je n'ai pas à patienter longtemps pour voir des dos qui émergent. Quand survient un saut magnifique, l'index enfonce le bouton de prise de vue. Ce petit jeu reprend à plusieurs reprises. Admiratif et impatient de voir sauter les belles à la robe mouchetée, j'oublie le réglage de distance. Sur les quatre-vingts images prises, seules trois sont conservées.
Le lendemain, dix heures je m'installe confortablement dans un fauteuil pliant, un parapluie est planté en terre. Cet accessoire doit préserver le matériel d'une pluie annoncée. A ma droite l'appareil photo est réglé, positionné, le doigt est sur le déclencheur, le pouce obstrue l'œilleton de visée, l'attente commence. Les heures s'égrènent, c'est le calme plat. Le soleil poursuit sa course, déplace les zones d'ombre et de clarté. Il est quinze heures, j'ai l'impression de me trouver sur les bords d'une piscine, pas même le vol d'une éphémère.
Le jour suivant, les nuages se retirent lentement, quelques truites se montrent en fin de journée, mais la lumière n'est plus suffisante pour prendre les photos. Encouragé, je décide de revenir après la nuit. Ainsi, à neuf heures trente, je me retrouve fin prêt avec en plus la caméra pour faire un bout de film en plus des photos. Le temps passe et après six heures d'attente, je range tout mon matériel, mon chien qui s'est aménagé un petit nid se lève et m'emboîte le pas, nous rentrons. Je reviens une heure plus tard avec le minimum d'objets et vais poursuivre mon observation. Cent-cinquante minutes s'écoulent. Rien !
Les derniers jours de la semaine, sont dévolus à l'attente. Je ne compte plus les heures, avec les yeux qui scrutent la veine d'eau qui se précipite, s'émulsionne, le mélange avec l'air lui donne une couleur blanche qui étincelle sous le soleil. Mon attention est plus intense au niveau des premières vagues. Le fond est aussi observé lorsque les remous me le permettent. Il me faudra attendre la fin de la semaine pour repérer un dos qui traverse une dépression et admirer à deux reprises une truite de mesure effectuer un saut alors qu'une grosse lacustre glisse devant moi comme pour me dire "au revoir".

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05/08/2008

Rivières d'Uri

Ce sont les rivières Uranaises qui, cette année, m'ont accueilli pour une escapade en famille. Quatre jours sont prévus. Nous partons en train, destination Altdorf. Sur place, une voiture est réservée avec laquelle nous parcourons une quinzaine de kilomètres pour arriver à l'hôtel.
L'arrivée dans le chef-lieu d'Uri est trop tardive pour aller chercher le permis de pêche. Qu'à cela ne tienne, demain est aussi un jour et nous en profiterons pour venir visiter la ville. Le lendemain, la petite ville est en ébullition: préparation des festivités de la fête nationale. C'est jour férié et « Umweltschutz », le service délivrant les permis, est fermé. Changement de programme, ce sera promenade et baignade.Notre petite fille est ravie.
Le soir venu, je téléphone à Ruedi, un grand pêcheur de ce canton alpin, berceau de la Suisse. Il me rassure. Demain, nous pouvons obtenir l'indispensable sésame dans un magasin de pêche. La dite boutique sera notre lieu de rendez-vous.
Samedi, ma femme, ma petite fille et Carex m'accompagnent à Flüelen. De là, la petite troupe me quitte et emprunte la voie Suisse direction chapelle de Tell.
Ruedi est à l'intérieur d'un petit chalet qui fait office de magasin de chasse et pêche. Nous discutons un instant et je décide de ne pas prendre de permis, mais d'aller observer les rivières. Certes, je ne vais pas voir tous les cours d'eau, une journée n'y suffit pas. Mais mon guide me propose de me faire connaître rivières et torrents qu'ils affectionnent particulièrement. Le paysage est grandiose et les truites ne manquent pas. Les conditions de vie dans ces eaux froides sont rudes et une truite de vingt-trois centimètres peut avoir six ans. Ruedi m'apprend que les truites atteignant les trente-cinq centimètres sont très rares.
DSC_2056.jpgAfin de bien me rendre compte du cheptel piscicole, il lance la cuillère avec douceur et précision sous le surplomb d'une pierre, le long de la berge et tout en la ramenant lentement, il la laisse dériver dans le courant. Les lancers sont courts, mais presque tous sont suivis d'un poisson et les attaques sont franches. Nous remontons ainsi, sur une centaine de mètres, chaque cours d'eau visité. Dans chacun d'eux, j'ai le plaisir d'assister au moucheronnage d'un grand nombre de truites et à de belles éclosions de d'éphémères. En arrivant au dernier secteur de notre visite, il m'annonce que là, il gardera les deux truites promises à sa femme. Les deux prises  ne tardent pas et font bonne mesure.Tout en parcourant les rives des affluents de la Reuss, j'observe de multiples bras parallèles, zones de reproduction par excellence. Je remercie Ruedi de m'avoir fait découvrir ses coins. Pour sûr, je vais revenir muni du permis.DSC_2050.JPG
Dimanche, en famille, nous parcourons deux tronçons de la voie Suisse « Genève et Jura », avant de prendre le bateau pour aller visiter la prairie du Grütli et terminer la journée par une baignade, très appréciée par cette chaude journée. Lundi, retour à Genève Eloise est heureuse de retrouver sa maman, pour papa ce sera plus tard, travail oblige. Pour nous trois, il nous reste à reprendre un train qui nous conduit à Versoix où le chien s'empresse d'aller boire et faire quelques pas dans sa rivière, alors que mon épouse et moi regardons l'avance des travaux avant de rentrer.

 

Travaux sur la Versoix http://gallery.me.com/jpmoll 

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24/07/2008

En toute amitié

Assis sur un racine habillée de mousse verte, je me sens bien; mon regard se promène sur les flots, les frôlant tout en douceur, sans les toucher dans les zones riches en scintillement et éclats de lumière. Les espaces de bouillonnement bercent ma vision qui s'abandonne dans l'écume. L'aire baignée d'un soleil filtré par la végétation autorise des coups d'œil sur le benthos. Dans un périmètre d'ombre, l'eau joueuse anime l'onde de surface, ouvrant et fermant aléatoirement une fenêtre sur le fond, laissant apparaître une truite à l'affût de nourriture.
Ma vue n'est pas seule à se trouver à la fête. La rivière, la bise dans les feuillages, le bruissement de petits mammifères accompagnés de gazouillis d'oiseaux composent une sonate qui ravit mes oreilles.
Mes mains caressent, en alternance, le revêtement végétal sur lequel je me suis installé et une pierre humide façonnée avec patience par la Versoix.
Alors que par vagues successives, l'exhalaison de l'eau vient effleurer mes narines. Les senteurs transportées par l'air aguichent mes papilles gustatives.
Pendant que mes sens sont mobilisés, mes pensées entreprennent une randonnée qui me mène à cogiter sur ma nouvelle approche de la pêche.
Voilà deux ans que je me suis mis à m'interroger sur ce qui me motive à la pêche. Depuis longtemps déjà je relâche toutes mes prises, il fut un temps où j'éprouvais une satisfaction à prendre le poisson dans mes mains, le décrocher et le regarder reprendre sa liberté. Vint le temps où, une fois ferré et ramené à mes pieds, je faisais glisser la pointe de ma canne en direction de l'hameçon et d'un geste leste libérais la captive. Par la suite, après le ferrage, je m'empressai de donner du mou de manière à ce que la truite ou l'ombre se dégage de lui même.
Bilan: mon premier plaisir - et non des moindres - est de présenter ma mouche dans des lieux peu accessibles. Cette artificielle doit mimer, le plus naturellement possible, le trichoptère ou l'éphémère. Cerise sur le gâteau, voir le salmonidé venir gober le leurre. La capture ? Je n'en retire plus qu'une satisfaction  insignifiante et un sentiment pénible lui succède.
Après deux ans de tergiversations, j'en suis venu à  couper l'hameçon à sa courbure, m'offrant ainsi le plaisir d'exercer mon adresse, assister au gobage en laissant toute liberté à mon partenaire que je taquine de recracher ma mouche.

12:55 Publié dans Nature | Lien permanent | Commentaires (3)

12/07/2008

Bête noire dans la nuit

Le soleil a frappé toute la semaine. Jamais, à ce jour, il avait fait aussi chaud. Au bureau, les feuilles de papier transparent n'en peuvent plus, elles se chargent de l'humidité de nos mains et le papier gondole, se fripe, ne peut plus s'allonger retenu par les bandes adhésives pour se tendre la nuit au point de faire céder les attaches. Il faut savoir que notre lieu de travail est au dernier étage; qualité de lumière oblige. Juste sous un toit plat. L'isolation, c’est quoi? Et il n'y a pas de climatisation. Cela ne s'est jamais avéré nécessaire. Nous sommes en juillet 1972. Mais cette année-là, les conditions sont telles que notre directeur vient annoncer que si la température passe les vingt-huit degrés, il fera appel pour que l'on monte des boissons et si elle devait passer les trente, nous arrêterions le travail. Finalement, nous avons eu droit à la boisson et de justesse, mais la température ne nous a pas fait le privilège d'une pause.
J'ai prévu que cette fin de semaine, nous la passerions hors de la ville, dans la forêt, non loin de la rivière. Ainsi j'irai à la pêche. Une fois rentré, je décrète à mon épouse que cette fin de semaine, nous dormirons à la belle étoile, elle sur un lit de camps oui dans six semaines elle sera maman. Moi sur le sol, cela fait plus rustique. Samedi, après quelques courses - estomac oblige - nous partons pour le lieu de mon choix. La voiture est parquée à l'orée du bois et nous installons notre camp. Ma bien-aimée dresse la table sur une nappe placée à même le sol. Je cherche du bois pour le feu du soir. Après un bon pique-nique, armée de bouquins, ma compagne prend place sur le lit de camp et moi, je m'enfonce dans la végétation, canne à la main, en direction de la Versoix.
Vers la fin de l'après-midi, mon estomac, oui toujours lui, me fait savoir qu'il est l'heure d'aller manger avant de repartir pour le coup du soir. Le feu est allumé, le repas chauffe, tout est prêt. En mangeant, je commente ma partie de pêche.
Le soleil descend, il effleure le Jura. Il est temps de repartir; les insectes se manifestent nombreux, les moustiques ne sont pas en reste, mais j'en suis vacciné, moi. Le soleil a terminé de passer derrière la montagne. Tranquillement le ciel s'assombrit. Le silence prend ses quartiers; il lui arrive d'être interrompu par le cri d'un animal, le bruissement des roseaux se frottant les uns aux autres. Le gobage de quelques grosses truites aspirant leur proie, n'est que le soupir d'une soirée qui se retire sur la pointe des pieds. Il est temps de rejoindre l'élue de mon cœur.
Mes derniers pas sont guidés par la lueur des flammes qui dansent. Mon épouse s'est lovée dans une couverture, pas pour se protéger de la fraîcheur de la nuit, mais pour soustraire le plus possible son corps aux assauts des diptères avides de sang. Je m'allonge sur le sol aux côtés de ma belle et tout en discutant, nous contemplons le ballet érotique des braises, ainsi que la ronde langoureuse des étoiles, traversée par quelques météorites. Nos paroles se font plus évasives, plus rares. Les paupières se ferment lentement, nous nous endormons sous cette voûte majestueuse.
Des grognements, accompagnés de bruissements, me sortent de mon sommeil. Je lève la tête afin de situer leur source. Attentif, j'attends. Seul le silence est présent. Je me recouche. Quelques minutes plus tard, les grognements se font entendre à nouveau. Je relève la tête, ils cessent. Juste quelques bruissements se font entendre. Le manège se répète encore et encore. Mes neurones sont en ébullition. Je conclus que c'est probablement un sanglier. Ce doit être un mâle solitaire car il n'y a qu'un grognement et les déplacements sont délicats. Le suidé est tout proche, j'en suis persuadé. Il doit détecter mes mouvements, car il cesse systématiquement ses grognements dès que je lève la tête.
Les circuits qui se sont activés dans ma tête, m'incitent à poursuivre mes investigations, un peu comme l'inspecteur qui a des doutes sur son enquête. Je me mets à relever et reposer ma tête de manière aléatoire,  afin de surprendre la bête noire. Après tout, je suis l'homme et je dois veiller sur la faible femme!
Après de longues minutes, je remarque qu'en reposant mon oreille contre le pied du lit de camp, le grognement est plus marqué, plus net. Je mémorise le rythme, remonte vers le visage de ma princesse et là, je constate que ce léger grognement y prend sa source.
Excuse-moi, Leni, de t'avoir pris, ne serait-ce qu'un instant, pour un sanglier. C'est probablement suite à cette aventure que cet animal m'est devenu fort sympathique.

Les photos des travaux de renaturation de la Versoix sont désormait placées sur http://gallery.mac.com/jpmoll#

19:04 Publié dans Nature | Lien permanent | Commentaires (0)