30/12/2009

frai et crue

Il fut un temps où le premier janvier était attendu avec impatience, car c’était l’ouverture de la pêche. Au douzième coup de minuit, appâts et leurres étaient lancés depuis les ponts de la ville enjambant le Rhône et l’Arve. Alors que les bouchons de champagne sautaient, les mirlitons au son nasillard se déroulaient à chaque insufflation, les serpentins volaient, accompagnant une pluie de confettis. Sept heures plus tard, les lignes pouvaient être jetées en tous lieux de ces deux cours d’eau. Deux ouvertures en une demi-journée et neuf semaines plus tard, sonnait l’ouverture de toutes les autres rivières du canton.

Aujourd’hui, il en reste deux au mois de mars à une semaine d’intervalle et c’est serein que je les vois venir. Pour le rituel, j’effectue quelques lancers dans la journée. Les jours tant attendus sont bien différents. L’approche de l’hiver me rend fébrile, je parcours les berges, mon regard perce la couche liquide, je cherche ces zones caractéristiques, trahies par le gravier fraîchement retourné qui redessine le fond avec une dépression à l’amont et un monticule quelques décimètres en aval, dessin spécifique du frai.

Les semaines qui suivent se passent au dénombrement, à la mesure de la frayère et à situer spatialement ces espaces dédiés à la procréation. Occupées à transmettre la vie, les truites sont peu farouches et à chaque occasion j’en profite pour les contempler. En jouant des proportions et d’une règle de trois, j’effectue la mesure de la taille. Le plus grand spécimen est un bécard d’environ nonante-cinq centimètres et de couleur aquilain.

Je suis plein d’estime pour les femelles. Elles remuent des surfaces impressionnantes de cailloux de belle taille et ce sans outils. Il y a, hélas, ces belles lacustres qui ne retourneront pas au lac, mortes d’épuisement, piégées lors de leur retour par les grilles des mini-centrales électriques, écrasées par le dégrilleur de ces producteurs d’énergie.

Dire que l’on ose écrire que c’est une production d'énergie électrique respectueuse de l'environnement (sic) SIL , qu’elle emprunte l’eau des fleuves et des rivières qu’elle restitue intégralement sans aucune altération, faisant d’elle l’énergie au bilan écologique le plus favorable sic FMV ou L’énergie électrique la plus écologique. Elle est approvisionnée à partir d’énergie hydraulique écologique (sic) SIG et je suis persuadé que l’on peut encore trouver de nombreuses perles de ce genre.

Bien que la période de reproduction ne soit pas terminée, je suis déjà dans l’attente de voir apparaître les premières truitelles. Les pluies de ces jours, mettent les rivières en crues et ne font qu’exacerber l’angoissante crainte de ne pas voir, à mi-avril, la nouvelle génération.

Il me semble entendre mon père, par un jour pluvieux, me dire « pour que la Versoix trouble, il faut trois jours de forte pluie. Il faut bien comprendre que les marais font tampon ».

Aujourd’hui, quelques heures suffisent, les surfaces couvertes par les routes et les bâtiments, les zones agricoles drainées empêchent la terre de faire son travail  de stockage et de filtrage de l’eau. Les modifications climatiques contribuent certainement au décalage des crues en hiver et aux longues périodes d’étiage estivales.

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07/06/2009

à la recherche des truitelles

Me voilà arpentant les bords de la Versoix et de ses canaux depuis plusieurs semaines. À tel point que j'en oublie d'autres activités. Et ce dans le seul but de voir apparaître les premiers alevins de truite puis d'ombre. J'ai beau calculer et recalculer en émettant toutes sortes d'hypothèses avec de l'eau dont la température a varié de quatre degrés et demi à huit degrés et demi. Les œufs déposés le trois novembre devaient éclore entre le vingt-trois décembre et le douze janvier. À cela j'ajoute un mois ; les premières petites truites devaient se montrer entre mi-février et mi-mars. Mais, comme pour l'an passé, la nature me fait attendre mi-avril. Oui, c'est le treize avril exactement que j'ai le bonheur de voir apparaître mes premières trutta.
Ces petites virgules, comme j'aime à les appeler, sont difficiles à repérer et déjà diablement méfiantes, promptes à se cacher à la moindre suspicion de danger. C'est bien compréhensible, aucun adulte pour veiller sur eux. Trois jours plus tard, d'autres bébés se montrent. Tout ce petit monde cherche sa pitance quelques pas en aval du lieu qui les a vus naître.
En rentrant, quelle n'est pas ma surprise en voyant des colonies d'alevins d'ombres alors que le frai de thymallus a débuté après que salmo trutta eût terminé sa phase de reproduction.
Si la virgule de la belle mouchetée est difficile à repérer et bien qu'elle soit plus massive que son cousin, l'ombre qui, lui, ressemble à une épingle, c'est que la truite n'affectionne pas la vie en groupe. Elle ne craint pas de se dissimuler dans les plus petites cavités. Elle est vive autant que craintive. Sa robe est une vraie tenue de camouflage. L'ombre, lui, aime la compagnie. Au signal de danger, tout le groupe se déplace, mais est impatient de revenir. Il hait les espaces confinés. Son costume d'un beige uni est des plus élégant et si son habit le met à l'abri des regards sur fond de sable fin, son ombre portée trahit l'ombre.
Aujourd'hui, à chacune de mes sorties, ma curiosité me pousse à vous rechercher et lorsque la chance me sourit, le temps s'arrête pour vous observer, me fait souvent oublier que la pêche est ouverte.
Là où le gradient de vitesse est faible d'une rive à l'autre, mon champ de vision est plus étendu, la surface est balayée plus lentement. Cette nouvelle condition, bien que plus difficile au repérage des truitelles, est favorable à d'autres émerveillements. Vous n'imaginez pas le bonheur à la vue de cette belle et grande couleuvre à collier. Elle traverse les flots par reptation et se dirige dans ma direction. Mon émotion est telle que je ne peux m'empêcher de me déplacer pour prolonger ce moment. Mal m'en à pris, le reptile se dissimule et poursuit son chemin à couvert.
Vous comprendrez sans peine qu'il me reste bien peu de temps pour la pratique de la pêche.

26/04/2009

Soleil printanier

La journée est ensoleillée; canne à mouche en main, le permis logé dans un compartiment fort pratique placé le long de ma jambe droite; dans les poches : à droite, une petite bobine contenant la réserve de nylon indispensable pour refaire la pointe du bas de ligne; à gauche, une modeste boîte de graisse dans laquelle cinq mouches sans hameçons ont été déposées. Ah! j'oublie l'objet le plus encombrant à ranger: les lunettes me sont indispensables depuis quelques années; sans elles, je ne suis plus en mesure de changer la mouche ou de rabouter deux fils. Ainsi équipé, Carex et moi nous nous rendons au bord de la rivière.
Si d'octobre à février j'ai passé le plus clair de mon temps à scruter la Versoix à l'affût des frayères, depuis mars, j'examine les bords dans l'espoir de voir la nouvelle génération de salmonidae. Donc, en remontant le cours d'eau, je ne faillis pas à cette récente tradition consistant à inspecter diverses zones de la rivière.
Des mouvements sur le fond de limon captent mon attention. Les images mouvantes qui me sont retournées sont les silhouettes des ombres qui se meuvent fébrilement juste sous la surface. Tout ce petit monde se déplace en un ballet dirigé par un maître invisible. Je me laisse bercer par ce manège jusqu'au moment où je distingue un minuscule fuseau zébré transversalement de nuances brunes.
Ce corps fusiforme trahit sa présence en effectuant de courts bonds pour saisir sa pitance. Attention! un mouvement trop vif, une approche dans son aire de sécurité et l'alevin de truite se met à couvert dans la cache la plus proche. Je ne tarde pas à découvrir que cette larme oblongue n'est pas seule, j'en compte quarante-trois sur un espace de deux pas de long pour un de large.
Le temps n'attend pas, le soleil poursuit sa course, rejoint le Jura et moi, canne en mains, effectue quelques lancers afin que la canne, la soie et la mouchent n'aient pas le sentiment d'être sorties pour rien, pire être la troisième roue du char. Le point d'orgue de la journée m'est offert par un ombre magnifique qui me fait le plaisir de prendre la mouche que je viens de placer dans le courant. La prise de cette mouche est sans conséquence pour ce magnifique porteur de drapeau car comme je l'ai mentionné au début de ce billet, j'ai pris soin de ne conserver que la hampe habillée de ce terrible crochet.

19/04/2009

En attente d'apparition

Me voilà arpentant les bords de la Versoix et de ses canaux depuis plusieurs semaines. À tel point que j'en oublie d'autres activités. Et ce dans le seul but de voir apparaître les premiers alevins de truite puis d'ombre. J'ai beau calculer et recalculer en faisant toute sorte d'hypothèses avec de l'eau dont la température a varié de quatre degrés et demi à huit degrés et demi. Les œufs déposés le trois novembre devaient éclore entre le vingt-trois décembre et le douze janvier. À cela j'ajoute un mois; les premières petites truites devaient se montrer entre mi-février et mi-mars. Mais, comme pour l'an passé, la nature me fait attendre mi avril. Oui, c'est le treize avril exactement que j'ai le bonheur de voir apparaître mes premières trutta.
Ces petites virgules, comme j'aime à les appeler, sont difficile à repérer et déjà diablement méfiantes, promptes à se cacher à la moindre suspicion de danger. C'est bien compréhensible, aucun adulte pour veiller sur eux. Trois jours plus tard, d'autres bébés se montrent. Tout ce petit monde cherche sa pitance quelques pas en aval du lieu qui les a vus naître.
En rentrant, quel n'est pas ma surprise en voyant des colonies d'alevins d'ombres alors que le frai de thymallus a débuté après que salmo trutta eût terminé sa phase de reproduction.
Si la virgule de la belle mouchetée est difficile à repérer et bien qu'elle soit plus massive que son cousin, l'ombre, lui, ressemble à une épingle. C'est que la truite n'affectionne pas la vie en groupe. Elle ne craint pas de se dissimuler dans les plus petites cavités. Elle est vive autant que craintive. Sa robe est une vraie tenue de camouflage. L'ombre, lui,  aime la compagnie. Au signal danger, tout le groupe se déplace, mais est impatient de revenir.  Il hait les espaces confinés. Son costume d'un beige uni est des plus élégant et si son habit le met à l'abri des regards sur fond de sable fin, son ombre portée trahit l'ombre.
Aujourd'hui, à chacune de mes sorties, ma curiosité me pousse à vous rechercher et lorsque la chance me sourit, le temps s'arrête pour vous observer, me faisant oublier par moments que la pêche est ouverte.

01/04/2009

Une brindille

Une petite brindille se sépare de son arbre et se laisse tomber en tourbillonnant dans l'air. Ce voyage aérien prend fin au contact de l'eau. La minuscule branche se pose sur une surface calme. Une de ces surfaces où l'eau hésite, ne sachant quelle direction prendre, peu encline à suivre le mouvement général qu'elle rejoindra de toute façon. Ce petit bout de bois danse sur les flots. Je le vois s'éloigner et bien vite il quitte mon champ de vision, mais pas celui de mes pensées.
Le fétu contemple les aspects bucoliques et pittoresques que lui offre la Versoix jusqu'à son embouchure dans le Léman. Le rameau suppose qu'il va passer plusieurs semaines de douce oisiveté, craignant de s'ennuyer. La bise se plaît à faire vivre une descente de folie à notre petit morceau de bois qui passe quelques jours très chahuté avant de se laisser prendre en douceur par le Rhône.
Notre tigelle fait des connaissances tout au long de son périple. Il y a ceux avec qui elle aime à se promener ou bavarder, mais elle se trouve souvent avec des voyageurs bizarres, issus de cours d'eau à l'odeur nauséabonde, des objets que la nature ne perdrait pas son temps à produire pour s'en séparer aussitôt. Les rares animaux de l'eau que notre herbe rencontre ont triste mine et nombreux sont les malades.
Ces mois de voyage l'ont conduite à la mer, sous le soleil. Mais son périple ne s'arrête pas là. Elle a entendu parler de l'océan et maintenant elle a hâte de le rejoindre. Pour l'instant, le ressac se joue d'elle en la renvoyant sur la rive. Elle y rencontre des consœurs, fait de nombreuses connaissances, côtoie des familles de crustacés, des végétaux terrestres tout comme des aquatiques. Il y a même des papiers, des feuilles et divers objets en plastique, des récipients en tous genres, fait d'aluminium, de matériaux composites et des nodules noirs auxquels il vaut mieux éviter de se frotter. Soudain, c'est l'obscurité la plus totale lorsqu'un oiseau vient se coucher sur ce petit morceau de chêne, le contraignant ainsi à sombrer dans les bras de Morphée et sombrer dans un sommeil profond et bien mérité.
Soudain, et sans trop comprendre comment, voilà que ce petit représentant d'un arbre situé à quelque mille cinq cents kilomètres, route aérienne, de là se trouve planant au-dessus de l'océan. L'oiseau, en reprenant son vol, l'a embarquée dans ses plumes, franchissant ainsi le détroit de Gibraltar avant de quitter son transporteur. Non qu'elle ne s'y trouvât pas bien, mais l'envie de liberté la taraude. Toutefois, la brindille n'est pas très rassurée en voyant cette immense étendue d'eau. S'armant de courage, elle quitte son abri passager et ne tarde pas à rejoindre l'onde verte.
Quelque peu déboussolée, elle se laisse bercer par les vagues, bien peu maîtres de sa destinée. Sans se douter, elle se trouve à la base d'une très grande vague. Ce petit représentant d'un Fagacée commence à se sentir important en s'élevant avec les flots. Notre touriste bombe le torse et en oublie ses compagnons de voyage. Il est certain d'être l'artisan de cette montée. Avec insolence, notre courtier se met à mépriser tous ceux sur qui se trouvent au-dessous de lui. Pourtant, ils ne ménagent pas leurs efforts à le faire monter toujours plus haut. Tellement imbu de lui-même, il s'imbibe de cocktails marins, s'enivre avec arrogance de sa gloire pourtant éphémère, double de volume et ne voit pas arriver le sommet… et sombre dans les abysses !

04/01/2009

Rencontre d'hiver

Octobre. Je suis aussi impatient que durant les semaines précédant une ouverture de la pêche de ma jeunesse. À chaque sortie, mes jambes me conduisent au bord de l'eau. Mes yeux scrutent le substrat sur lequel une eau claire se trémousse.
Le trois novembre, une tache claire de quelques décimètres de côté retient mon attention. Sur sa partie amont, une petite dépression. Le gravier déplacé forme un dôme à l'aval. Dix à douze brasses plus haut, deux truites sur une frayère peu creusée s'activent. Heureux, je dénombre les quatre premiers frais. Prélude, je l'espère, à de nombreuses autres.
Les jours suivants ne me déçoivent pas ; je passe de nombreuses heures à noter un maximum d'informations : situation géographique, longueur et largeur de l'espace utilisé, température de l'air et de l'eau, pression barométrique. Pour ce faire je n'ai pas lésiné sur le matériel.
Mi-novembre, je suis inquiet. À l’exception de trois frayères vues dans la Versoix, ces nids d'amour ne se concentrent pour l'instant que dans quelques dérivations.
La pluie est de retour. L'eau monte et se teinte. Dans ma tête, je vois toutes ces grandes lacustres qui, comme sur des plots de départ, attendent ce signal pour s'élancer dans cette migration dédiée à la postérité.
Le mois se retire sur la pointe des pieds en annonçant des lendemains prometteurs : quatre belles frayères ! En m'approchant de l'une d'elles, une vague remonte le courant, un flash argenté accompagne cette onde qui s'oppose avec vigueur à la direction prise par l'eau et, avant de disparaître, une lame fend la surface, la dorsale trahit la belle. Avec la fin de l'après-midi la lumière céleste décline ; je rentre avec la certitude de revenir.
Décembre. Je me mets à parcourir la Versoix de bas en haut, soit du Léman à Divonne. En cette fin d'après-midi, je décide, malgré la présence de mon chien, de suivre le cours de la rivière sur un secteur encore inexploré cette fin d'année. Il est vrai que l'accès aux chiens n'y est pas autorisé. Mais comme tout un chacun, lorsque l'on fait quelque chose de défendu, on se trouve de multiples "bonnes" excuses telles que : il est vieux et reste près de moi ; il est sage comme une image ; il m'obéit au doigt et à l'œil ; si je le rentre, je ne vais pas ressortir tout de suite et en ressortant plus tard, le fait de voir Carex me regarder en me suppliant de le prendre, je ne résisterai pas, excluant de fait la visite de cette partie de la rivière. Je m'engage donc dans la réserve en observant attentivement le fond du lit à la recherche des graviers retournés. Vient le moment où je vois trois taches claires distinctes qui contrastent avec le fond. Je sors mon matériel : instrument de positionnement, décamètre pliant, thermomètre, calepin et crayon qui ont remplacé plus fidèlement l'enregistreur électronique et j'entreprends les relevés.
J'entends au loin l'aboiement d'un chien, mais ce n'est pas celui de mon compagnon alors je décide, pour éviter toute rencontre, de rappeler mon chien. En me relevant, je le cherche et ne tarde pas à le voir, il est à douze ou quinze mètres. Son attitude est étrange et je constate que c'est lui qui aboie. Son timbre n'est pas coutumier, plutôt étranglé. Je ne tarde pas à comprendre en contemplant, à guère plus de sept ou huit pas de Carex un sanglier. Et il n'est pas seul ! J'en compte quatre, placés en arc de cercle. Je siffle tout doucement, ce qui a pour effet de calmer Carex qui s'assoit. C'est alors qu’une à une les bêtes noires s'en vont tranquillement. Une fois hors de vue, mon chien me rejoint.
Arrivé à la maison, je revois ces images et je sais que je retournerai occasionnellement dans ce modeste havre, mais sans mon quatre pattes, conscient que toute présence perturbe les habitants de ces lieux.
Le mois se termine non sans autres rencontres, toutes aussi merveilleuses les unes que les autres et le nombre de relevés s'additionnent pour atteindre les deux cents frayères qui n'ont cessé d'apparaître par vagues successives. L'arrivée de la nouvelle année n'y change rien, je m'interroge sur les raisons qui induisent ces pulsions entrecoupées de trêves plus ou moins longues.
Cette période de reproduction m'est devenue plus passionnante que celle de l'ouverture de la pêche qui reste un jour significatif dans la vie d'un pêcheur.